Évidemment, la plupart des rencontres que l’on fait dans la vie n’ont, je le répète, aucune portée. On se croise, on s’arrête, on se regarde, des rapports se nouent, puis tout s’efface. Comme dans un cinématographe, des figures nouvelles apparaissent, qui chassent les anciennes, et, sauf dans les cas où il y a amour, mariage ou amitié, il ne reste que peu de chose de ces brefs contacts. D’autres fois, par contre, toute notre vie morale en est modifiée ; la semence, inconsciemment jetée germe et fleurit.
L’indifférent qui n’a excité en vous ni sympathie, ni hostilité, prononce des mots que vous ne pouvez oublier. Ces mots, vous les avez déjà entendus sortir d’autres bouches, et ils ont glissé sur votre conscience. Aujourd’hui ils la marquent d’une façon indélébile. Éloigné de cette personne, peut-être même brouillé avec elle, sa pensée pèse de loin sur la vôtre, vous ne pouvez vous empêcher d’être préoccupé du jugement qu’elle porterait sur vos actes, si elle les connaissait, et vous vous sentez pour ainsi dire forcé de ramener votre manière de voir à la sienne ou de vous demander pourquoi elle est différente. Et pourtant cet être ne vous est nullement cher ou a cessé de vous être cher ; souvent vous ne l’estimez pas, et il n’excite sur aucun point votre admiration ; mais il vous hante toujours, et cette hantise modifie lentement votre âme.
Ces ascendants étranges semblent parfois passagers. De nouveaux courants les détruisent, ou ils sont remplacés par d’autres. Ce dernier cas est plus rare, car il n’arrive pas à toute minute, dans la vie, que deux natures, dont l’une peut magnétiser l’autre, se rencontrent. C’est bien plutôt le tourbillon de l’existence extérieure et automatique qui libère apparemment l’esprit suggestionné. Cependant, ne l’oublions pas, les impressions de ce genre sont ineffaçables, même si une réaction s’est faite contre elles dans notre esprit.
Au fond, tout s’enchaîne dans le mystère où nous vivons, et il est difficile de soulever l’un des coins du voile. Du reste, que faisons-nous pour cela[29] ? Nous laissons s’atrophier l’une des facultés qui pourraient nous y aider le plus. L’homme tue l’intuition sous le raisonnement et la logique, il a contre elle d’extraordinaires défiances, il rougit de s’en servir, comme si c’était un signe de faiblesse mentale. Au lieu de la développer, il s’efforce d’étouffer sa voix, car souvent cette voix le gêne, elle l’avertit de se défier des choses et des personnes qui l’attirent ; ses sens et sa vanité bouchent, à l’envi, ses oreilles. Et pourtant, l’intuition seule pourrait le mettre en garde contre le mystérieux danger des rencontres, ce que toutes ses autres facultés sont impuissantes à faire, bien que La Bruyère prétende qu’il n’y a pas de rencontre « où la finesse ne puisse et peut-être ne doive être suppléée par la prudence ».
[29] Je ne parle pas, bien entendu, des recherches scientifiques qui n’ont jamais été poussées aussi loin que de nos jours.
Les femmes, en général, possèdent beaucoup plus d’intuition que les hommes ; c’est même leur qualité maîtresse, et elles ont moins honte de s’en servir. Mais elles, non plus, ne tirent pas de ce don spécial tout le parti possible. Décorant du nom d’intuition leurs petits préjugés et leurs antipathies secrètes, elles enlèvent au mot et à la chose son prestige et son autorité. Lorsqu’une femme n’a pas envie de remplir un devoir ou de se déranger pour rendre un service, elle dit volontiers qu’un instinct l’avertit de s’en abstenir ; et elle emploie le même argument en sens contraire, pour légitimer ses moindres désirs. Cette déplorable habitude de la feinte vis-à-vis de soi-même et des autres enlève toute valeur aux intuitions féminines. Même quand elles sont réelles, ceux qui devraient en tenir compte haussent les épaules. Quand une mère, une sœur, une femme disent à leur frère, à leur fils, ou à leur époux : « Ne fais pas d’affaires avec telle personne, ne te fie pas à telle autre, abandonne telle entreprise, » l’homme, en général, sourit, sceptique, car il a tellement entendu ce mot d’intuition employé à justifier caprices ou indolence, qu’il n’y croit plus et se prive ainsi d’un secours utile.
Les études plus arides, la vie plus extérieure, le combat pour l’existence et l’habitude de la méthode expérimentale empêchent l’homme de laisser se développer en lui cette faculté, qui, du reste, est évidemment un don particulièrement féminin. Lorsqu’il promit de donner à l’homme « un aide semblable à lui », le suprême créateur de toutes choses a voulu sans doute entendre : « je donnerai à ta compagne un œil intérieur que tu n’auras pas, et, grâce à cet œil, elle pourra t’avertir des embûches du chemin, de celles que ton expérience ne t’a pas appris à discerner ».
Malheureusement la femme, d’ordinaire, ne se soucie guère de ce don ; elle aspire plutôt à l’étouffer, trop préoccupée d’être utilitaire pour s’appliquer à être intuitive. La vision intuitive demande du recueillement ; or, de nos jours, la femme refuse de se recueillir, elle veut avant tout jouir, se donner du mouvement, être dans le train… Ce besoin est devenu général dans toutes les classes. Les hommes qui se déclarent hostiles à l’instruction intégrale pour la femme, sous le prétexte que cela l’éloignera de son chez elle, m’amusent. Son chez elle ? Quand l’y trouve-t-on maintenant ? Et ce ne sont certes pas les études qui l’en éloignent, mais bien plutôt le vide de son esprit.
Toutes les femmes qui désertent leur home, qui envahissent les rues et tous les endroits où l’on se rencontre, le font-elles parce qu’elles veulent s’instruire ? C’est le contraire qui est vrai ! Plus une femme est ignorante, moins elle supporte sa propre société ; la solitude lui est intolérable, elle a besoin du bruit de la rue, des magasins, des visites ; et cela est naturel, car elle n’a rien pour peupler sa pensée. Les heures où les maris, les pères, les fils, les frères sont absents, comment les femmes peu cultivées les passeront-elles ? Elles sortent, et elles oublient de rentrer, et quand les hommes reviennent chez eux après le labeur du jour, ils trouvent d’ordinaire la maison déserte. Les plus droites, les plus dévouées veulent être des Marthes. « La meilleure part », celle de Marie, est méprisée !