Fermons la parenthèse et revenons à l’intuition. C’est certainement l’une des facultés les plus précieuses que Dieu ait données à la femme, mais, comme je l’ai dit déjà, la femme qui fuit le recueillement la perdra. Or, ce serait grand dommage, l’intuition étant, dans notre état actuel de demi-conscience, la seule force qui puisse prémunir efficacement l’homme contre le péril des influences subtiles et des ascendants magnétiques.

Une femme réellement intuitive, assez intelligente pour comprendre la valeur de cette faculté, et suffisamment « évoluée » pour se rendre compte de ses responsabilités, pourrait exercer sur son entourage un énorme ascendant et devenir réellement la gardienne du foyer et de la famille. Il y a quelque chose de sacré dans ce don, et c’est un sacrilège de l’étouffer.

Combien la terre changerait d’aspect et que de sottises seraient évitées, si les hommes écoutaient les voix intérieures, non seulement dans leur existence intime, mais dans leur vie politique et sociale ! Que de guerres malheureuses, de révolutions, de ruines auraient été évitées au monde, si les chefs des nations avaient su développer en eux-mêmes les facultés intuitives ou écouter ceux qui les possédaient.

Les sibylles de l’antiquité et les Mages de l’Orient n’étaient sans doute que des intuitifs. Pour frapper l’imagination des foules, ils s’entouraient d’un appareil théâtral.

Sur son trépied divin, la sibylle inspirée

Parle et se couvre encor d’une écume sacrée.

Mais la source de leur prescience était simplement l’intuition poussée à un haut degré, accrue par l’habitude de prêter l’oreille aux mystérieuses révélations de la nature et de l’âme. Devant les tableaux et les fresques des maîtres, qui reproduisent les figures des grandes sibylles, Delphique, Persique, de Cumes et d’Érythrée, il nous est permis de penser que leur connaissance du passé et de l’avenir — saint Jérôme croyait encore à leur caractère fatidique — [30] n’était pas due à des pratiques magiques, mais simplement à une faculté naturelle que beaucoup de femmes possèdent à un haut degré et qu’il dépend de leur volonté de développer ou d’atrophier.

[30] L’Église même, dans une de ses proses, invoquait l’autorité de la Sibylle : Teste David cum Sibylla.

Quand elles s’en privent en ne l’écoutant pas, elles peuvent être comparées à un soldat qui se dépouillerait de ses armes devant l’ennemi, car si Dieu a donné l’intuition à la femme, afin de la rendre indispensable à l’homme, il la lui a concédée aussi, comme un instrument de défense personnelle. Adam possède la force matérielle, Ève a reçu, pour sa part, le présent de l’âme révélatrice. Essayer de confondre les rôles serait une lamentable erreur.

Je voudrais dire à toutes les femmes : « Au lieu de tendre votre esprit à la recherche avide d’un luxe qui sert à déséquilibrer la société et la famille, développez en vous la faculté divine. Elle vous donnera plus de pouvoir que les élégances extérieures dont votre âme convoite la possession. Alors seulement vous n’aurez plus à craindre le mystérieux danger des rencontres, mais vous pourrez avertir ceux qui croisent votre route des contacts qu’ils doivent éviter. La sibylle écrivait ses oracles sur des feuilles de chêne qu’elle livrait ensuite aux vents. Répandez comme elle vos intuitions, ce don transcendant au moyen duquel, d’après Schelling, « l’intelligence saisit l’absolu dans son identité ». Mais hélas ! la plupart des femmes d’aujourd’hui sont réfractaires au recueillement, et les hommes rient volontiers de ce que les écrivains religieux appelaient jadis les « opérations intérieures de l’âme ».