Dans la jeunesse, toute rencontre exerce un attrait sur l’imagination, et même plus tard dans la vie, les esprits curieux trouvent encore du plaisir à entrer en rapport avec des manifestations nouvelles de l’humanité. C’est un monde inconnu la veille qui s’ouvre à leurs yeux et les amuse. Pour beaucoup de gens même, les visages vus pour la première fois ont seuls du charme ; ceux qu’ils connaissent de la veille les ennuient déjà. Pour eux le monde est un cinématographe.
Ce goût du changement est un préservatif contre le danger des rencontres, car tout glisse sur ces esprits légers qui ignorent la puissance des communications intérieures. Au contraire, plus la vie d’une âme est intense, plus fortes sont les empreintes qui s’y marquent, et plus les rencontres peuvent être dangereuses. Mais comment les régler dans l’existence moderne, comment empêcher les contacts, aujourd’hui que les barrières ne servent qu’à exciter les curiosités et les désirs ?
Maeterlinck prétend que notre morale se forme dans notre raison consciente, et il y marque trois régions : le sens commun, le bon sens et la raison mystique ; cette dernière correspond à peu près à ce que j’appelle conscience et intuition, je ne m’y arrêterai donc pas. Quant au sens commun et au bon sens, ils sont indispensables à toute existence harmonieuse, car, sans eux, point de mesure, et la mesure est nécessaire à l’harmonie.
« Pour avoir la vie heureuse, dit le Brahme voyageur, il faut art, ordre et mesure. » Si l’humanité a besoin, pour progresser, de l’imagination et de la sensibilité[31], il est certain que la raison et ses dérivés, le sens commun et le bon sens, sont la pierre angulaire de l’existence quotidienne. Là où ils manquent, l’homme ne compte plus ses erreurs, ses égarements, ses sottises, car tous les rapports sociaux sont basés sur ce fond commun de sagesse.
[31] Voir le chapitre : [Chercheurs de sources].
Nous connaissons tous des gens excellents et non dépourvus d’intelligence, auxquels le discernement fait défaut. Ils embarrassent leur vie d’un tas de relations inutiles, compromettantes, dangereuses, non par générosité, par don Quichottisme, ou pour ne pas abandonner un ancien ami dévoyé, mais simplement parce qu’ils manquent de sens commun. Si un bon ange ne veille pas sur leurs rencontres, ils risquent de s’égarer très loin, sinon de tomber très bas.
Une force secrète semble les pousser à ne s’entourer que de personnes compromises auxquelles toutes portes sont fermées. Ils jouent le rôle de l’aimant pour les déracinés et les dévoyés. Certes, il n’y a rien de plus antipathique au monde que la recherche des relations utiles. Mettre en première ligne, quand on évalue les gens, l’intérêt qu’on peut retirer de leur fréquentation, indique une bassesse de vues répugnante ; cependant, un certain discernement est indispensable à l’homme, dans le choix de ses relations.
Sans ce discernement, il risque de se mettre et de mettre les siens en contact avec des êtres nuisibles dont la réputation jette une ombre défavorable sur ceux qui les fréquentent et dont le contact est pernicieux. Il faudrait éviter à ceux qu’on aime l’occasion de faire, dans leur entourage direct, de mauvaises rencontres. Puisqu’on ne peut les enfermer dans un enclos ceint de barrières, il faut, du moins, essayer de ne pas mettre sous leurs yeux des exemples équivoques ou corrupteurs.
Certaines personnes possèdent le don de l’harmonie, qui est, en somme, le bon sens traduit en terme musical ; sans raisonner, sans réfléchir, sans bassesse ni compromis, elles évitent les relations douteuses et créent autour d’elles une atmosphère saine et claire. Mais ce don est rare ; il faut à la plupart des gens un effort de raisonnement, un appel désespéré au sens commun, pour ne pas commettre les sottises imprudentes qu’ils sont parfois tentés de faire dans leurs rapports sociaux, pour peu qu’ils soient accessibles à la flatterie, et possédés du désir de la popularité.