Je tiens à le répéter, le snobisme sous toutes ses formes est l’une des pires tendances de notre époque, et ce n’est certes pas lui que je préconise, quand j’insiste sur le devoir de fuir les rencontres fâcheuses. A tous les degrés de l’échelle, il y a des gens à éviter et d’autres à rechercher, à cause de l’atmosphère morale qui semble émaner d’eux. Au fond, pour juger et apprécier les personnalités que la vie met sur notre route, c’est de l’air ambiant qui les entoure qu’il faut surtout tenir compte. Il est donc nécessaire d’enseigner à la jeunesse à rechercher et à bien choisir les atmosphères où elle doit évoluer ; celles-ci représentent, lorsqu’elles sont pures et claires, les véritables lettres de noblesse de l’homme !

Les expériences des uns ne peuvent malheureusement servir aux autres. Chaque âme doit parcourir des chemins difficiles et se heurter à certains écueils avant d’arriver à la lumière. « La vie est une sorte d’initiation qui sert à manifester dans l’homme l’être intellectuel et l’être moral[32] » ; cependant, de combien de naufrages inutiles les âmes pourraient être préservées, si elles étaient mieux armées contre ce qu’on appelle, improprement, faute de savoir discerner les mystérieux desseins des forces divines, le hasard des rencontres !

[32] Ballanche.

CHAPITRE V
COUPEURS D’AILES

Cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mon rêve, étouffé les profondes aspirations de ma vie.

Frédéric Soulié.

Parmi les rencontres nuisibles et inévitables que l’homme fait dans sa vie, l’une des plus ordinaires est celle des coupeurs d’ailes. On les trouve de haut en bas, dans toutes les catégories d’êtres, comme si le cœur de l’homme renfermait des forces perfides qui le poussent à décourager, à entraver, à ralentir les élans d’autrui vers le mieux et le beau. Ce ne sont pas seulement les imbéciles, les méchants, les envieux qui s’acharnent à empêcher les hauts vols, à tarir les zèles, à éteindre les flammes. Ceux qui tiennent les ciseaux et l’éteignoir sont souvent des personnes intelligentes et respectables dont la petite barque a été honnêtement et habilement menée à travers les écueils du monde.

Du reste, nous avons tous été, à l’occasion, des coupeurs d’ailes. Les meilleurs d’entre nous n’en éprouvent pas de remords et s’en félicitent même comme d’un acte de raison qu’ils ont forcé les autres à accomplir. Ils ne se disent pas que des hommes-lumière se sont peut-être trouvés sur leur route et qu’ils ont contribué à étouffer sous la prudence de leurs paroles, le zèle d’un Paul, les découvertes d’un Newton, les aspirations d’un Mazzini.

La presse a l’habitude de désigner ironiquement, sous l’euphémisme de Faiseuses d’anges, certaines mégères sinistres. Nous nous indignons, rien qu’à les entendre nommer, sans penser que les coupeurs d’ailes sont coupables des mêmes crimes. Elles ont étouffé des vies, mais que d’apostolats, d’enthousiasmes, d’idées ils ont, eux, empêché de naître ! Or, tuer l’âme est, au fond, bien plus criminel que tuer le corps.

C’est au nom du sens commun, qui est l’élément essentiel de la vie familiale, sociale, politique, et la base des décisions raisonnables, — mais auquel on ne doit pas élever d’autel, car il est un Dieu médiocre, — que ces doucheurs émérites accomplissent leur œuvre néfaste. Il faut avoir, je le sais, une intelligence large et équilibrée, pour se valoir des services du sens commun tout en évitant de décourager les âmes ardentes, éprises de vie supérieure et qui demandent à déployer leurs ailes.