Et d’abord qu’entend-on exactement par les mots coupeurs des ailes ? Pousser les autres à voir le côté mesquin et égoïste des choses me paraît la meilleure des définitions. Mais il ne faut pas enfermer l’idée dans la formule, car elle a des nuances infinies, et l’action qu’elle exerce peut être à la fois active et négative.

C’est cette seconde façon de couper les ailes que choisissent les personnes qui n’attaquent pas de front les mouvements généreux, mais qui en démontrent l’inanité par leur exemple et leur attitude. Tout élan d’enthousiasme ou d’indignation provoque sur leurs lèvres un petit sourire ironique, qui gèle et déconcerte ; c’est, au moral, un drap humide tombant sur les épaules. Au fond, ce sourire est niais, car il est l’indice de la plus méprisable et de la plus sotte des vanités, celle de l’égoïsme, et pourtant son influence est immense.

Nous avons, tous, de l’amour-propre, et ceux qui échappent complètement à sa forme absurde, c’est-à-dire à la vanité, sont des rara avis, mais entre ceux qui en subissent d’intermittentes poussées, que le simple bon sens suffit à refouler, et ceux qui l’érigent en règle de vie, il y a d’énormes distances. Les vaniteux sont forcément des coupeurs d’ailes. Comment ne le seraient-ils pas ? Tout ce qui distrait l’homme de sa propre personne leur paraît du temps perdu. Bonnes œuvres, visites aux vieillards ou aux malades, services rendus, heures données à des gens dont le contact n’offre ni intérêt matériel ni intérêt de vanité, tout cela rentre dans l’absurde et l’inutile. Perdre des journées entières à s’occuper de toilettes, d’obligations mondaines, des petites recherches du personnalisme prétentieux, voilà, pour ces pauvres âmes, le vrai travail de la vie, le but de Dieu en créant l’homme !

Ces vaniteux sont tellement persuadés qu’ils sont dans le vrai, que parfois, en les voyant vivre et en les écoutant raisonner, on se demande si l’on est bien éveillé, tellement leurs paroles ont l’incohérence et l’illogisme de celles qu’on entend en rêve. On a beau ne leur accorder aucune valeur, elles exercent une action déprimante sur les natures faibles, qui se demandent, troublées : « Aurions-nous pris la route que les imbéciles parcourent ? » Et il leur faut se réchauffer au foyer des âmes ardentes et fortes pour reprendre leur équilibre.

Les coupeurs d’ailes qui appartiennent à la catégorie des vaniteux, sont ceux dont le contact est le plus redoutable, car ils ne mettent pas d’acrimonie dans leur rôle d’éteignoir ; il leur est naturel. De bonne foi, tout ce qui peut distraire de la contemplation de l’idole, c’est-à-dire de soi-même, leur semble puéril, et quand ils voient des gens s’enflammer pour une idée, ils trouvent la chose inepte et le montrent. Or, rien ne déconcerte et ne stérilise comme le dédain tranquille et souriant. Les attaques violentes, les oppositions acharnées ne font pas moitié autant de mal, car souvent elles provoquent une réaction salutaire qui redouble les forces des âmes qui luttent.

Si ceux qui laissent éteindre leur zèle généreux par les raisonnements des opportunistes, pouvaient suivre ceux-ci jusqu’à la fin de leur jeunesse, ils reculeraient épouvantés devant le champ aride qu’offrent leur cœur et leur vie. C’est tellement lamentable, qu’on croit traverser un des cycles de l’enfer. Des bornes, des bornes de tous les côtés ! Pas un bout d’horizon clair, pas de beaux souvenirs désintéressés ! Avant de couper les ailes des autres, ils ont coupé les leurs et restent à ras du sol. Leur jeunesse s’est enfuie ; pour la jeunesse actuelle ils ne représentent que des non-valeurs, et leur personnalité nue et sèche, qui ne s’est jamais élargie dans l’altruisme ou le culte des idées, s’amoindrit de jour en jour. S’ils sont inintelligents, ils ne se rendent pas compte de leur situation et s’usent dans la poursuite de plaisirs qui les fuient ; s’ils sont intelligents et comprennent, il vaut mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent, tant ce doit être triste et insupportablement douloureux.

Quand on voit les coupeurs d’ailes exercer avec succès leur métier destructeur, on voudrait arracher de leurs mains les malheureux qu’ils dépouillent de leurs meilleures sources de joies et en qui ils tuent le dieu intérieur. Comme l’a si bien dit Pasteur : « La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les a fait naître. Heureux celui qui porte en soi un Dieu, un idéal de la beauté et qui lui obéit. » Tuer ces forces divines sous le sarcasme facile et le raisonnement utilitaire, est l’un de ces crimes ignorés qui échappent à la justice humaine, mais que la justice absolue doit châtier par la loi implacable des causes et des effets.

Tous les coupeurs d’ailes ne sont pas des oisifs inutiles et jouisseurs, quelques-uns appartiennent à la catégorie des travailleurs et possèdent parfois une certaine bonté de cœur, mais il émane d’eux, tout de même, un je ne sais quoi de glacial et de sec qui flétrit les fleurs et empêche la sève de gonfler les fruits.

Le monde meurt d’anémie, car l’indifférence est l’anémie du cerveau et du cœur. Pour l’enrayer, il faudrait encourager les êtres à s’épanouir largement. Après avoir cherché et découvert les sources dans les âmes d’enfants, on doit leur permettre de se répandre et de féconder les terrains à l’entour. Se circonscrire, s’entourer de limites, voilà le mal suprême, la vieillesse prématurée et irréparable. Voilà aussi pourquoi les coupeurs d’ailes, conscients ou inconscients, rentrent dans la catégorie des êtres nuisibles qu’il faudrait éliminer, si l’on veut préparer à l’humanité une vie plus large, plus joyeuse, plus haute.