Les égoïstes, les esprits amers, chagrins, mécontents, appartiennent à la catégorie des coupeurs d’ailes actifs. Les premiers vont jusqu’à s’imaginer qu’ils sont altruistes, en déconseillant à leur prochain toute entreprise capable de troubler la tranquillité de l’existence. Les Romains font à ce sujet un signe de croix spécial et disent en romanesco : « Ne te mêle de rien, n’interviens en aucune chose, laisse le prochain se tirer seul d’affaire et tu auras la vie paisible. »

Avec une mentalité de ce genre tout ce qui peut troubler de quelque façon le calme des journées doit être écarté, à moins que ce dérangement n’apporte un avantage matériel considérable. « Aucune force ne doit être perdue, disent ces faux sages. Calculez toujours si ce que vous donnez rapporte un bien équivalent. » Les gens avisés même ne se contentent pas de l’équivalent, ils veulent un avantage supérieur. On comprend où ce raisonnement mène, ou plutôt, d’où il éloigne ; en pensant ainsi, il est naturel et logique de trouver absurdes et puérils les élans d’enthousiasme pour tout ce qui ne représente pas, dans la vie, un placement profitable.

Bien entendu, les entreprises qui peuvent contribuer à l’enrichissement du prochain n’intéressent nullement ces esprits pratiques, absorbés qu’ils sont par leurs propres poursuites ; mais si ce prochain court après la fortune, les places, la célébrité, ils l’honorent et le jugent intelligent, tandis qu’ils traitent tout acte généreux d’utopie et de sottise.

La famille est l’un des terrains où les coupeurs d’ailes abusent de leurs ciseaux. On y étouffe volontiers tout esprit d’initiative. Les jeunes gens, les jeunes filles doivent être dévorés de zèle, pour résister aux douches glacées par lesquelles on accueille leurs projets, leurs tentatives, leurs espérances… Un souffle froid paralyse les membres et gèle les cœurs. Que de malheureux dévoyés et tombés très bas pourraient faire remonter la responsabilité de leur vie manquée aux conseils stérilisants d’un père, d’une mère, de parents, d’amis pour lesquels l’horizon se limitait au pain quotidien (assaisonné aux truffes si c’est possible,) mais toujours personnel et matériel seulement.

Un horizon borné est peut-être sans danger pour les natures médiocres ; pour celles qui ont de l’élan, des besoins d’expansion, des puissances communicatives, d’autres éléments sont nécessaires, pour les préserver des égarements et des chutes. Mieux aurait valu laisser dormir sous le sol les sources cachées en leurs âmes, que de les développer pour les empêcher ensuite de répandre librement leurs eaux. Certaines natures ardentes ont un besoin impérieux d’agir généreusement, de prendre une initiative altruiste, d’extérioriser leurs idées et leurs enthousiasmes. Enlevez-leur ces possibilités, et vous les jetez fatalement dans des recherches moins nobles ou dans la stérilité que rien ne console. Qui n’a connu, dans l’adolescence et la jeunesse, des heures de cruelle détresse morale provoquées par certains sourires railleurs, certaines paroles froides, certains regards de pitié méprisante ? Qui ne se souvient de leur longue répercussion ?

Il arrive des heures, dans la vie, où un hôte mystérieux descend en nous et demande des comptes à notre conscience ; celle-ci les rend en tremblant, car un voile s’est soudain déchiré à ses yeux, et elle aperçoit en elle-même des tares qu’elle ne soupçonnait pas ou avait oubliées. Toutes les actions blâmables qu’ils peuvent avoir commises se dressent devant les hommes en ces moments redoutables. Plusieurs ferment les yeux pour ne pas voir, essayent de se rendormir, de s’endurcir et y réussissent souvent. Quelques-uns se repentent sincèrement du mal commis et s’emploient à le réparer. Mais souvent, malgré leurs efforts, la paix ne rentre pas dans leur conscience. C’est qu’ils ne l’ont examinée qu’à la surface. Ils n’ont aperçu que les morts dressés aux portes extérieures ; ils n’ont pas regardé au fond, là où gisaient les cadavres des âmes qu’ils avaient tuées, des esprits qu’ils avaient ternis, des yeux qu’ils avaient aveuglés !

S’ils s’étaient penchés sur ces misères, ils auraient, sans doute, reculé épouvantés, et une seule excuse serait sortie de leurs lèvres : « Je ne savais pas. » Quelques-uns ajouteraient : « Je croyais bien faire ; j’ai donné aux autres les conseils que je me serais donné à moi-même. » Puérile excuse qui ne les absout pas. S’ils descendaient encore plus loin dans les profondeurs inexplorées de leur conscience, celle-ci répondrait : « Votre crime a été de ne pas aimer les autres et de n’avoir pas su vous aimer vous-même[33]. » Car apprendre à bien s’aimer soi-même est la base de tout amour, de tout altruisme, de toute expansion…

[33] Voir, dans Ames dormantes, le chapitre : Le faux amour de soi.


Les gens aigris et mécontents chez lesquels la vie a soulevé des levains d’amertume et dont les rancunes secrètes enveloppent l’humanité entière, sont également d’actifs coupeurs d’ailes. Ils méritent quelque indulgence. D’après leurs expériences, les hommes étant sans sincérité, sans bonté, sans saveur, ni relief d’aucun genre, ils estiment inutiles et superflus les sacrifices faits en leur faveur. Ils ne peuvent supporter de voir ceux qu’ils aiment (s’ils aiment encore quelqu’un) perdre leurs forces et leur temps pour une humanité ingrate et inguérissable, et ils s’imaginent donner une preuve d’intérêt aux imprudents qui s’engagent sur la voie de l’altruisme en leur criant : « Casse-cou ».