Cette catégorie de coupeurs d’ailes est moins démoralisante que celle des vaniteux et des égoïstes satisfaits, car leur aigreur et leurs rancunes visibles mettent en garde contre leurs enseignements. On ne les croit qu’à demi, on devine, sous l’amertume de leurs paroles, de mauvais souvenirs personnels. Ce ne sont plus des sages remplis d’expérience qui ensevelissent en souriant sous le ridicule nos forces sensibles et imaginatives, mais des êtres qui ont souffert, qui ont été déçus et sont devenus incapables de visions douces et belles. Leurs lunettes sont opaques, et les clairs rayons ne les pénètrent plus.
Leur pauvre âme est gangrenée par l’envie et la rancune ; des serpents s’agitent dans leurs cœurs, et on les entend siffler à travers les paroles qu’ils prononcent. Ils éprouvent un malin plaisir à réduire les âmes qui vibrent encore, à l’état d’aridité qu’ils sentent en eux-mêmes ; ils éteignent les flammes, déflorent les croyances, arrachent l’espoir… La gaîté les a fuis, ils ne peuvent plus la supporter chez les autres. Cependant, sous leur masque impassible et dur, ils rient. On dirait, à les entendre, une pluie de cailloux qui s’entrechoqueraient en tombant : « Nous t’avons dépouillé, tu es aussi pauvre que nous maintenant, le râteau a courbé toutes les herbes folles et les fleurs superbes qui osaient lever la tête dans ton cœur, nous l’avons enfin rendu semblable au nôtre : une plaine désolée, sans saillie et sans végétation ; les sables du désert et les steppes de la Russie ne sont ni plus plates, ni plus infécondes. Nous t’avons modelé à notre image. »
Ainsi dut rire le serpent lorsque, selon le récit biblique, Ève écouta ses raisonnements tentateurs.
Mme de Sévigné prétendait que si elle pouvait vivre seulement deux cents ans, elle deviendrait la plus admirable personne du monde. Ces paroles démontrent que la spirituelle marquise avait rencontré dans sa vie peu de coupeurs d’ailes. Peut-être aussi la conception de l’admirable, au dix-septième siècle, n’était-elle pas tout à fait la même qu’au vingtième. On demande davantage aujourd’hui, bien davantage, non pas comme idéal religieux ou moral, mais comme idéal social. Jansénius, Pascal, sainte Chantal, saint Vincent de Paul ne peuvent plus être égalés, mais il est certain que la vie d’une grande dame ou d’un grand seigneur sous Louis XIV n’était pas ce qu’à notre époque on appellerait admirable. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont appelés à d’autres genres de vertus. La valeur personnelle, la hardiesse, la témérité elle-même durant une campagne suffisaient au dix-septième siècle à laver un homme de toutes les taches ; les vertus civiques ne lui étaient pas demandées, et quant à la femme moderne elle ne correspond, certes, plus au type admiré du temps du grand Roi.
Cependant, à cette époque où l’on ne connaissait guère, en fait d’initiative, que les entreprises guerrières et les fondations religieuses, les coupeurs d’ailes existaient déjà et essayaient de tuer l’élan des âmes vers l’idéal généreux. Ils ont dû naître avec le péché et ont été, certes, pendant tous les stages de l’humanité les plus grands empêcheurs de beauté et de bonté. S’ils l’avaient pu, ils auraient voilé les teintes de l’aurore, noirci la pourpre des couchants, sali les pétales des roses, souillé les eaux courantes, altéré la saveur des fruits et le parfum des fleurs. Leur vie consiste à détruire ; on dirait qu’ils subsistent du sang des âmes qu’ils ont vidées.
Dans la triste énumération des coupeurs d’ailes, il ne faut pas oublier les imbéciles honnêtes qui taillent et coupent par simple sottise et absence de compréhension, parce qu’ils ne voient pas et ne se rendent pas compte qu’une conscience nouvelle est en train de se former dans l’humanité. Ils croient bien faire en éloignant leurs enfants et leurs amis de tout ce qui peut augmenter l’effort et charger l’existence de préoccupations impersonnelles. Ils ne sentent pas que le secret du bonheur est justement dans ce qui arrache l’homme à la contemplation de lui-même et à la recherche de son propre intérêt. Dans la crainte d’appauvrir ceux qu’ils se figurent aimer, ils s’emploient à rétrécir le cercle de leurs idées, de leurs préoccupations, de leurs labeurs, ne comprenant pas que c’est, au contraire, dans la libre expansion de ses forces que l’homme peut s’enrichir.
Les femmes sont de plus fréquentes coupeuses d’ailes que les hommes, parce qu’elles entrent plus volontiers dans le détail de la vie des autres et s’y arrêtent davantage. Dans un beau livre récent, M. Édouard Schuré parle éloquemment de la femme inspiratrice, l’un des plus grands rôles que la femme puisse remplir en ce monde. Pourquoi le recherche-t-elle si rarement, même quand elle est intelligente et intuitive ? Simplement parce que les femmes sont habituées, par atavisme et par habitude, au métier de coupeuses d’ailes. Les bas instincts de leur tempérament les poussent à empoigner le ciseau : esprit d’avarice et d’ordre ; préoccupation de l’intérêt personnel et familial ! Ayant mal compris la famille et la maternité, les ayant transformées en écoles d’égoïsme, la femme peut difficilement remplir cette mission à laquelle la pousseraient cependant tous les côtés élevés de sa nature. Mais il y a conflit entre son ego supérieur et sa personnalité terrestre. Celles qui ont le courage et la force de vivre hors d’elles-mêmes, absorbées par l’idée pure ou par l’amour, — qui leur fait désirer que l’objet de cet amour atteigne les hautes cimes dont elles ont la vision intuitive, — peuvent seules devenir inspiratrices. Les femmes, du reste, dédaignent aujourd’hui tout ce qui les efface ; elles ne s’aperçoivent pas que ce rôle est supérieur à l’autre, car la Muse a toujours plané plus haut que le poète.
Si les compagnes de l’homme employaient leur charme et leur féminité à pousser celui-ci, — dans les ordres d’idées les plus différents, — vers ce qui est grand et beau, toutes les formes de l’amour s’ennobliraient. La mission d’inspiratrice met en jeu les deux qualités maîtresses de la femme : l’intuition et le sentiment. Mais parce qu’elle la laisse dans l’ombre, la femme n’en a compris que rarement la grandeur. Dans l’histoire, en effet, nous rencontrons quelques inspiratrices pour un nombre infini de coupeuses d’ailes. Dans la vie actuelle, le type se perd ; la femme intelligente et cultivée veut immédiatement produire elle-même.
Bien entendu, le titre d’inspiratrice ne peut s’appliquer aux femmes qui poussent l’homme à des actions cruelles et basses, ni à celles qui, dans un but d’intérêt personnel, exaspèrent son ambition d’argent ou de célébrité. C’est, en tout cas, de l’inspiration à rebours, car elle s’adresse aux côtés les plus vulgaires de la psyché masculine.