La femme réellement inspiratrice peut être comparée à l’étoile du matin. Nous en avons vu, dans l’histoire, de pures et de froides comme Hypathie, et ce type de jeune Minerve se renouvellera probablement ; notre époque de culture féminine en produira sans doute quelques exemplaires. Mais, dit Richard Wagner, l’inspiration ne nous vient que de l’amour ; par conséquent, c’est toujours à travers l’amour que la femme parviendra le plus sûrement à être l’inspiratrice de l’homme.
Malheureusement, l’amour, où le trouve-t-on aujourd’hui et de quelle qualité est-il ? L’âme de la femme s’est tournée vers la jouissance, le bien-être, la toilette, le luxe sous toutes ses formes. A quoi peut-elle pousser l’homme, sinon à la recherche du gain ? Même s’il est littérateur ou artiste, et qu’elle le force au travail, son inspiration ne saurait être élevée. Comme elle tient avant tout au succès bruyant, — car il est le plus rapidement rémunérateur, — elle l’incite à produire selon le goût du public et se préoccupe, non de la beauté de l’œuvre mais de son rapport. La femme actuelle, même si elle n’est pas une coupeuse d’ailes et respecte l’art ou le travail de l’homme, est rarement une véritable inspiratrice, car, par ses calculs, elle rabaisse, au lieu de l’élever la mentalité masculine, et voit avant tout, en toutes choses, les résultats d’argent. Ce nom si juste d’associée que lui donnent les romanciers modernes, prouve à quel point la femme d’aujourd’hui est une collaboratrice d’intérêts plus que d’idées.
C’est donc avant tout la psyché féminine que l’éducation doit transformer et spiritualiser. Il faut enseigner à la femme le grand et large sens du mot inspiratrice. Lorsque l’équilibre sera rétabli, après le conflit des sexes auquel nous assistons aujourd’hui, elle comprendra mieux, — son esprit s’étant élargi et débarrassé du préjugé d’après lequel l’ignorance et la puérilité sont des grâces de son sexe, — quel est le rôle auquel le plan divin la destinait. Et ainsi, le nombre des coupeurs d’ailes diminuera. La femme, rejetant loin d’elle les ciseaux avec lesquels tant de fleurs en germe ont été coupées, convaincra l’homme que lorsqu’il empêche des ailes de croître, sous le souffle gelé de son sarcasme, il commet un crime social dont il devra rendre compte, tout comme s’il avait contribué à tarir la vie physique d’un être humain.
CHAPITRE VI
LES FILS DE NARCISSE
Il est bien temps que l’humanité, comme Narcisse qui s’admirait à la fontaine, s’arrache enfin à cette contemplation stérile.
Grün.
Narcisse n’a pas laissé de descendants directs. Il est mort de la contemplation de sa propre beauté, avant d’avoir connu l’amour ; mais ses descendants indirects sont légion, et tous portent en eux-mêmes un principe identique de stérilité et de mort. Les mythes anciens ont des significations profondes, et les vérités qu’ils renferment peuvent s’appliquer encore à nos façons actuelles de vivre et de sentir.
Le sort lamentable du fils de Céphise menace toute une catégorie d’êtres, qui traînent une existence inféconde et aride au lieu de s’épanouir au soleil de l’amour, de la pitié, de la justice. Et personne ne songe à les sauver. Les philosophes et les psychologues s’occupent d’eux théoriquement, mais les moralistes et les éducateurs les abandonnent ; ils devraient, au contraire, donner, dans leurs préoccupations, une très large part aux maladies de la personnalité, c’est-à-dire chercher les moyens d’éviter qu’elles se développent, car enrayer leurs effets lorsqu’elles se sont déjà manifestées, demande des efforts démesurés et d’ordinaire inutiles.
Si dans la vie domestique, sociale, politique, les rapports des hommes entre eux sont hérissés de difficultés, si tant de bonnes intentions avortent, si le bien est malaisé à mettre en pratique, si les plans les mieux établis s’écroulent sans raison apparente, il faut en chercher la cause bien plutôt dans l’excès du personnalisme que dans la méchanceté des hommes ou dans leurs vues intéressées, puisque ces mêmes difficultés surgissent entre des gens honnêtes qui, pris à part, aspireraient au bien, à l’activité harmonieuse des forces bonnes, mais qui n’ont pas désappris de sentir leur moi. Or, ce moi se dresse prépondérant dans toutes les circonstances, il aveugle, diminue, empêche…
Il suffit d’un peu d’attention pour constater le phénomène : le perfide conseiller est presque toujours le personnalisme. Dominateur secret de l’âme, il empoisonne ce qu’il touche, et l’on arrive plus facilement à étouffer un mauvais sentiment qu’à se soustraire à son subtil empire dont, parfois, on n’a même pas conscience.