Cette vision du moi surgissant, s’affirmant et débordant, provoque en quelques-uns un agacement dédaigneux, et elle humilie ceux qui savent percevoir en eux-mêmes le levain haïssable. Elle éveille, au contraire, dans les esprits plus objectifs, de la tristesse et de la pitié. Quoi de plus pitoyable, en effet, que cet attachement violent à une chose aussi mesquine, aussi secondaire, aussi transitoire que notre individualité sociale :

L’homme ! Ses jours sont comme l’herbe.

Il fleurit comme la fleur des champs…

Lorsqu’on veut passer sur elle, elle n’est plus,

Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus[34] !

[34] Ps. 103 — 15, 16.

La préoccupation de l’individualité sociale, voilà la plaie de notre époque, plaie étendue à toutes les parties du corps, c’est-à-dire à toutes les catégories d’êtres ! C’est vraiment le « moi haïssable » dont parle Pascal. Celui que Montaigne goustait tant et qui l’occupait sans cesse devait être d’une autre essence. Ce qui est immortel chez l’homme a une valeur incommensurable, ce qui le rattache à l’âme universelle et le rend coopérateur de l’évolution générale est également sans prix. Évidemment aussi, il doit aimer d’une certaine façon son moi terrestre[35], pour le perfectionner, mais combien sont inutiles les petites vanités, les petites velléités dominatrices, et quel empêchement elles sont pour la vie, l’activité, l’initiative bienfaisante !

[35] Ames dormantes. Voir le chap. : Le faux amour de soi.

Les êtres envahis par le personnalisme ne parviennent jamais à donner leur mesure ; un poison court dans leur sang, qui empêche toute croissance, les anémie et les réduit au rachitisme moral. L’erreur est de croire — et cela arrive même aux plus intelligents — qu’en magnifiant son moi, on acquiert une individualité plus marquée et plus intéressante. Or c’est le vrai moyen de la perdre. L’originalité vraie — oh ! pas la fausse, qui est bien la plus odieuse des marchandises frelatées ! — provient presque toujours d’un esprit objectif doué de la perception nette des valeurs.

Les gens conscients de leur importance voient rarement le côté drôle des êtres et des choses. Leur moi, toujours dressé devant eux, oblitère leur vision. En général, on reconnaît les personnalistes au vague de leur regard qui ne ressemble en rien au vague des gens préoccupés d’une affaire ou d’une idée. C’est eux-mêmes qu’ils contemplent.