Il ne faut pas confondre les maladies de la personnalité avec l’égoïsme ou l’orgueil. On peut être altier, insolent, cyniquement absorbé par ses intérêts et son bien-être, et ne pas avoir le culte du moi, tandis que les fervents de ce triste autel sont souvent des timides, et possèdent parfois des qualités altruistes. Mais leur bonté est stérile, gâtée par des exigences et des susceptibilités, et presque toujours elle manque de discernement.

Le personnalisme revêt, du reste, comme chaque phénomène humain, des formes diverses, et on ne le reconnaît pas toujours aux mêmes symptômes. Quelques-uns cependant ne manquent jamais de se produire, semblables au frisson spécial qui accompagne les fièvres de malaria.

Tous les climats et toutes les ambiances lui sont bons ; il naît et se développe sous toutes les latitudes sociales. Certains sols, évidemment, sont plus fertiles que d’autres, et il trouve des centres de culture intense, dans les loisirs et la vie aisée, vaniteuse et frivole des classes qui s’amusent.

Les femmes y sont plus sujettes que les hommes, parce que ceux-ci s’acharnent après les réalités et que les chimères les occupent moins ; mais quand le personnalisme s’empare d’eux, il choque davantage, car ils l’étalent avec ingénuité et ne savent pas le dissimuler avec grâce. On ne le rencontre pas seulement dans les milieux oisifs. Que d’hommes possédant de réelles capacités ne réussissent pas dans leur carrière et suscitent des hostilités que leurs actes ne justifient pas. Le public est surpris, eux-mêmes s’affligent et s’étonnent et ne devinent point que le coupable est leur moi trop visible qui agace, irrite, éloigne. D’autres deviennent, par excès de personnalisme, la proie de maladies nerveuses qui peu à peu affaiblissent leur intelligence.

Mais, objectera-t-on, pourquoi les hommes à tempérament de fauves et de carnassiers, qui n’ont jamais une pensée généreuse pour autrui, qui veulent tout absorber et tout dominer, sont-ils ceux qui exercent le plus d’autorité et soumettent à leurs désirs les volontés rebelles ? N’est-ce pas là de l’individualisme à outrance ? Évidemment, mais poursuivre une proie, s’en emparer et la ravir de force ne représente pas une maladie de la personnalité ; c’est de l’ambition sans scrupule, de l’avidité brutale, de la férocité, tandis que le paon qui, sans nuire à personne, fait tranquillement la roue dans un jardin présente tous les symptômes ridicules du personnalisme.

Chez quelques individus, la maladie est chronique ; chez d’autres, elle n’a que des manifestations passagères. Ces malades à crises momentanées sont en mesure de constater ce que cette infirmité leur fait perdre et combien elle diminue leur prestige et leurs possibilités de succès. N’étant pas devenue habituelle, elle les gêne aux entournures, les rend gauches, maladroits… J’ai reçu à ce sujet plus d’une pénible confidence : « Quand l’accès nous prend, tout s’obscurcit, nous perdons nos facultés de sympathie, notre puissance d’expansion ; nous sentons comme un mur épais entre nous et les autres, entre nous et les beautés de l’univers. La joie déserte notre cœur, il se dessèche, s’appauvrit, nous devenons inquiets, chagrins, de façon désobligeante. »

Oh ! l’œil des distraits par personnalisme, il se reconnaît entre mille ! Beaucoup de gens très impersonnels ont des distractions, parce qu’ils suivent une idée ou qu’ils sont accablés sous des soucis trop lourds, mais leur regard est d’autre sorte, et sa fixité ne provient point de ce qu’ils contemplent leur propre image physique et morale. Or, c’est là justement le trait caractéristique des personnalistes ; ils ont toujours l’air de se mouvoir, comme s’ils se miraient dans une glace. Détail sans importance, dira-t-on. Évidemment : l’important est la mentalité dont il procède.

Cette préoccupation incessante et maladive du moi n’apparaît pas toujours dans les rapports superficiels, mais dès qu’on est lié par un intérêt commun, ou qu’on travaille, sous une forme quelconque, avec un personnaliste, immédiatement elle se révèle. Les chrétiens y sont sujets comme les athées, les bons comme les mauvais, les inintelligents comme les gens d’esprit. Quelques personnes habiles réussissent à dissimuler longtemps cette plaie secrète. On éprouve auprès d’elles un malaise indéfinissable, on ne sait pourquoi la sympathie ne grandit pas, puis tout d’un coup la vérité se fait jour, provoquée par un incident quelconque, et l’on comprend alors ce qui rendait les progrès difficiles et pour quelle raison la lumière manquait.

Le bacille de la maladie existe à l’état latent dans tous les êtres ; mais il reste en germe chez les natures très hautes et très simples ; chez d’autres, il est dominé par la volonté altruiste, sans parler des forces spirituelles qui peuvent aider à l’étouffer. Malheureusement la plupart des âmes ne songent nullement à le combattre, on dirait plutôt qu’elles emploient leurs énergies à le développer. Maurice Barrès a dit que l’essentiel était de cultiver son jardin. Il a raison, seulement il faut s’entendre sur le mot culture. Pour qu’un jardin soit bien tenu, les mauvaises herbes doivent en être arrachées. Le personnalisme est un parasite qui absorbe le suc des belles et bonnes plantes et les empêche de prospérer. Ne pas le détruire à temps équivaut à l’un des plus grands crimes que l’on puisse commettre contre soi-même.

Ce n’est pas un paradoxe. L’expérience de la vie morale le prouve à tout instant : les biens affluent, à mesure que l’on renonce à soi-même ; j’entends les biens intérieurs. Du reste les biens extérieurs prennent aussi parfois la même route, mais ces derniers comptent peu pour le bonheur, si l’illumination du cœur et de l’esprit manque. La misanthropie de beaucoup de gens prospères, qu’aucun chagrin ne courbe, en est la preuve indiscutable. La tristesse des riches, quel chapitre suggestif à écrire !