Les personnalistes sont rarement occupés de leur ego supérieur : c’est toujours leur moi transitoire qui les attire, les charme, les retient…

Plusieurs manifestent une ingénuité singulière ; leur confiance dans l’aveuglement et la bienveillance d’autrui est extrême, car, sans craindre le ridicule, ils ramènent tout à eux-mêmes ! Que vous parliez de l’impôt progressif, de la question marocaine ou de la séparation de l’Église et de l’État, ils trouvent le moyen d’y faire entrer leur personnalité. S’agit-il d’art, de littérature, c’est pire encore ! Eux, toujours eux ! Ce serait grotesque, si ce n’était pas triste.

Même dans leurs élans généreux, ils se regardent agir et ne peuvent s’empêcher d’attirer l’attention sur leurs actes altruistes ou aimables. Jamais le désir de laisser ignorer à leur main droite ce que leur main gauche a fait, ne leur vient. Et ainsi ils perdent la joie du don silencieux.

Les formes du personnalisme varient suivant les sexes, et sont innombrables. Comme nous l’avons remarqué déjà, les hommes, plus préoccupés du côté lucratif de l’existence, des gains qu’ils recherchent, des places qu’ils ambitionnent, des plaisirs qu’ils poursuivent, pensent moins à se donner de l’importance mondaine ; cette tendance se manifeste davantage dans les vies féminines oisives et vides.

Je connais une femme au cœur excellent, et qui peut avoir de l’esprit quand elle s’oublie, avec qui toute conversation générale est impossible, car toujours elle entre en scène, quelles que soient les questions qui se discutent. L’éloge des autres lui est insupportable, non parce qu’elle est méchante ou envieuse, mais parce qu’elle craint de voir, dans cette louange qui ne lui est pas adressée, une diminution de sa personnalité. Sans cesse à l’affût des mots flatteurs, la pauvre femme les recueille soigneusement, leur prête forme et vie et les incruste dans son cœur. Après vingt ans, elle dira : « A tel jour, à telle heure, dans tel lieu, il m’a dit cela ! ». Et cet il représente une personne indifférente, insignifiante ; elle a oublié jusqu’à son visage, mais se rappelle ses fades compliments !

Cette soif insatiable de louanges est d’autant plus singulière, que la femme dont je parle a été belle, qu’elle est intelligente, élégante… Pourquoi cet amour-propre souffrant ? Je connais le secret de son mal. Malgré sa beauté et sa bonté, elle n’a pas obtenu les affections profondes, ardentes, fidèles auxquelles ses qualités lui donnaient droit ; son personnalisme excessif a détaché les cœurs. Mari, enfants, amis ont inconsciemment senti la puérilité de sa pensée. Et maintenant, en son âme meurtrie, des rancunes grondent contre ceux qui ne lui ont pas suffisamment donné. Et ainsi sa vie se consume dans de petits griefs et des susceptibilités douloureuses.

Tout ce qui, dans le mouvement moderne de l’existence, contrarie ses goûts et ses habitudes, lui paraît une offense personnelle. Elle s’étend indéfiniment sur les plus minces détails de ses contrariétés, inconsciente du grand cri de souffrance qui traverse le monde.

Même quand elle se dévoue pour les autres, son dévouement ne lui donne pas de joie, parce que son imagination magnifie ses bienfaits, et que la reconnaissance qu’on lui en témoigne n’arrive jamais à la hauteur où elle les place.

Sans être filleule de fée ou filleule de pape, elle avait reçu à sa naissance une merveilleuse layette, une seule pièce manquait : la faculté de s’oublier ! Or, toutes les tristesses de sa vie découlent de cette lacune dans son trousseau d’enfant. Plus tard, personne ne lui a enseigné la grande loi de l’impersonnalité, n’a ouvert ses yeux à cette vérité fondamentale que, pour acquérir, il faut d’abord renoncer. Et le cœur généreux que Dieu lui avait donné s’est stérilisé peu à peu — ou du moins ses battements se sont circonscrits et, riche de dons de toute espèce, elle est devenue la plus pauvre des femmes !