J’en connais une autre, d’esprit plus vif, plus critique, d’un altruisme charmant, une vraie faiseuse de joies, dont le personnalisme revêt une toute autre forme. Il faut la connaître intimement pour le percevoir. Elle parle toujours des autres, rarement d’elle-même, comprend toutes les idées générales et s’y intéresse. Cependant, sous son apparente gaieté, elle est horriblement malheureuse ; il lui est impossible de se résigner à vieillir, non précisément par vanité ou coquetterie, mais parce que la pensée de devoir rester en arrière, de participer de moins en moins au mouvement de la vie lui est insupportable.

Même dans sa jeunesse, elle était persécutée par cette crainte et n’a jamais su se reposer dans une quiétude heureuse ou jouir paisiblement de ses bonheurs. Elle a, pour ainsi dire, la hantise du mouvement. Sentant sa personnalité dans tout, se voir dépassée par les générations nouvelles la point douloureusement. C’était une âme d’avant-garde ; elle refuse de se joindre au gros de l’armée. De ce personnalisme très spécial, son entourage ne souffre pas, mais elle en est victime. C’est un rongement intérieur qu’elle trompe par une activité incessante, mais dont elle ne peut se délivrer. Si elle parvenait à comprendre que la vie est une école et une mission, que nous faisons partie d’un grand ensemble dans lequel tous ont un rôle à remplir et que, dans cet immense orchestre de l’univers, chaque instrument a une valeur propre, son inquiétude se calmerait.


L’agitation qui énerve et torture certaines âmes bonnes est pénible à constater. On voudrait les pacifier, les adoucir, verser un baume sur les plaies saignantes de leur amour-propre, et on n’y réussit pas. Elles ont d’excellentes intentions dont le personnalisme gâte les effets. Les œuvres sociales et philanthropiques offrent à cet égard au psychologue un curieux champ d’observation.

Dans ce milieu spécial, après quelques jours de contact, on peut dresser le bilan de l’empire du moi sur les caractères. Il est tellement prépondérant chez certaines natures, que leur part dans l’ensemble de l’œuvre est pour elles la seule importante. Sans scrupules, elles absorbent à leur profit les heures dont l’assemblée dispose, elles demandent la parole à tout propos, ne réfléchissent jamais que leur manière d’être est semblable à celle d’un invité qui, à un repas, confisquerait tous les plats pour son propre et unique usage. Elles trouvent le moyen d’occuper sans cesse d’elles-mêmes, font obstacle à toutes les propositions d’autrui pour se donner de l’importance, se plaignent, s’imaginent qu’on leur manque, croient toujours devoir expliquer leurs actes ou leurs paroles, se dégoûtent des œuvres où elles ne peuvent suffisamment dominer : « Je vais tout lâcher », crient-elles sur un ton de menace puérile, semblables à ces hommes publics qui parlent sans cesse de donner leur démission comme s’il s’agissait, pour le pays, d’un effroyable malheur.

Parfois, des êtres d’apparence très modeste se révèlent, à la stupeur générale, d’outranciers personnalistes, et il n’y a rien de plus triste que ce moi arrogant dans des conditions mesquines de vie ou d’intelligence ; les allures et les paroles sont humbles, mais l’objectivité manque toujours.

Cette idolâtrie du moi pourrait divertir, si la pitié ne l’emportait sur l’amusement. Être amoureux de soi-même ne mène pas toujours à la mort, comme pour Narcisse, mais c’est la neurasthénie à brève échéance, le malheur certain. Il y a cependant des exceptions. Une femme de ma connaissance se console de tous ses chagrins par la vision de sa personnalité. Très imaginative, elle se pose en héroïne à ses propres yeux et se regarde agir et vivre comme elle lirait un roman palpitant ; même, quand elle accomplit des actes dévoués et aimables, elle pleure volontiers d’attendrissement. La nature l’ayant douée d’une démarche onduleuse et légère, elle est tellement persuadée que des yeux charmés suivent ses moindres pas, que son visage reflète ingénument cette conviction. Lorsqu’elle perdit son mari, le monde s’apitoya sur elle et sur le changement que cette mort apporterait dans ses habitudes. Son médecin eut un sourire : « Ne la plaignez pas — dit-il — elle se trouve intéressante et aurait été désolée de ne pouvoir réaliser le tableau que son imagination lui avait dépeint d’avance : longs vêtements de deuil, exclamations de pitié sur son passage, paroles hautement résignées sortant de ses lèvres… »

Les littérateurs et les artistes, ceux qui recherchent la vanité et l’apparence des choses, sont fréquemment victimes du personnalisme. J’ai rencontré un homme d’un talent multiple et brillant qui donnait de grandes espérances. Malheureusement, il était personnaliste. Comme il ne manquait pas d’intuition, il feignait de se passionner pour les idées générales ou pour celles d’un parti ou d’un groupe, et s’alambiquait le cerveau afin de trouver des mots intelligents et profonds, aptes à donner aux autres l’illusion de l’intérêt qu’il leur portait. Mais ses yeux le trahissaient toujours.

Lorsqu’il s’exaltait sur ses croyances religieuses ou sociales, une petite lueur moqueuse dansait, à son insu, dans un coin de sa prunelle, et lorsqu’il posait pour l’altruisme, une expression d’ennui en altérait subitement la flamme. Dépourvu de sincérité dans le caractère, il en avait trop dans le regard. Il finit par s’aliéner la plupart des esprits, même ceux des plus féroces égoïstes, gens pratiques, hostiles à la puérilité des fictions et, dès lors, il fut relégué parmi les quantités négligeables.

Oh ! ces amours-propres sur le qui-vive, quelle erreur, même au point de vue utilitaire professionnel, de ne pas les étouffer ! Ils enlèvent la présence d’esprit, rompent les courants de sympathie et détruisent toute confiance dans le sérieux des opinions professées. Je sais bien que la plupart des renommées n’ont pas pour base le sérieux des opinions, mais on ne saurait assez le répéter : le personnalisme n’est jamais un élément de succès. L’égoïsme, l’audace, l’absence de scrupules sont des forces positives et agissantes ; le personnalisme n’est qu’une faiblesse et touche au ridicule. Or, le ridicule…