L’essentiel serait donc, comme je l’ai dit en commençant, d’empêcher chez l’enfant le développement excessif du moi, et de bien diriger ce qu’il est nécessaire d’en garder. Extirper les instincts individuels serait chose impossible et réduirait l’humanité à l’état de troupeau inconscient, mais arracher d’un jardin les plantes parasites, n’est-ce pas le rendre plus touffu et plus vert ? Malheureusement, l’herbe personnalisme ne se laisse pas volontiers couper.
Du reste, l’a-t-on jamais tenté sérieusement ? On répondra que la doctrine du renoncement est contenue dans l’enseignement religieux. En théorie, oui, certes, on l’indique au chrétien comme l’effort suprême vers la sainteté, mais, en pratique, s’est-on beaucoup occupé de faire pénétrer dans le cerveau des enfants cette grande loi et ses inéluctables conséquences ? Il ne faut pas oublier, non plus, que l’enseignement religieux occupe peu de place dans l’éducation actuelle, et que toute une catégorie d’êtres en est privée.
Nombre d’esprits sagaces sont persuadés que l’expérience seule peut démontrer aux hommes la réalité, à la fois consolante et redoutable, de la loi du renoncement. Mais ne serait-ce pas rendre service aux générations futures, que d’ouvrir d’avance leurs yeux à ce que la vie doit leur apprendre ? N’y étant pas préparées, elles risquent de rester aveugles et sourdes à ses enseignements. Que de personnalistes ne voyons-nous pas rester perpétuellement inconscients du mal qui ronge leur psyché, assombrit leurs jours et enlève toute saveur à leurs plaisirs ! Les anciens offraient aux Furies des couronnes et des guirlandes de narcisses. Que de vérité dans ce symbole !
L’homme recèle en lui des passions variées et diverses ; le but de son existence est probablement d’apprendre à les dominer. Mais il les combat sans vaillance, par peur de décolorer sa vie. Quand se persuadera-t-il qu’il y en a une au moins dont il doit se débarrasser, parce qu’elle est mélancolique, morne et énervante, parce qu’elle le rend esclave de ses nerfs, accentue ses peines, l’empêche de croître et de s’épanouir joyeusement ?
Si les éducateurs trouvent l’âme de l’enfant trop frêle pour la nourriture des forts, et s’ils croient son cerveau trop faible pour comprendre la loi suprême que renoncer c’est gagner, ils devraient du moins lui apprendre à mépriser le petit personnalisme, comme une manifestation ridicule de la vanité humaine.
L’éducation a été basée jusqu’ici sur un faux principe. En dehors de la religion, on n’a jamais fait sentir suffisamment à l’homme sa grandeur et sa petitesse. S’il en avait une notion même vague, il ne donnerait pas d’importance à ce qui n’en mérite point ; nous verrions une humanité plus digne et plus heureuse, et les personnalistes au front borné et sombre, au sourire artificiel ou niais encombreraient de moins en moins la route des gens de bonne volonté qui essayent de diminuer la souffrance humaine et de créer autour d’eux un peu de joie.
Il suffirait, pour cela, de persuader aux hommes, qu’ils ne sont qu’une infime partie du grand univers, mais que cette infime partie est immortelle.
CHAPITRE VII
LES FEMMES ET LA TOILETTE
La femme sage bâtit sa maison, et la femme insensée la renverse de ses propres mains.
Proverbes.