Blâmer l’élégance chez la femme m’a toujours paru une sottise au point de vue esthétique et même éthique. De jeunes et jolies créatures bien parées sont une fête pour les yeux ; quant aux femmes mûres ou vieilles, elles devraient soigner leur personne jusqu’au raffinement, la recherche de la propreté scrupuleuse et de l’harmonie extérieure étant un devoir auquel — n’importe sous quel prétexte — on a toujours tort de manquer. Une tenue négligée indique, dans la plupart des cas, la présence de la paresse accroupie dans nos cœurs ou une vision incomplète de ce que nous devons aux autres et à nous-mêmes.
Évidemment, l’ouvrière ou la bourgeoise pauvre ou presque pauvre, obligée de se lever aux petites heures du matin pour les soins du ménage, des enfants, et se rendre elle-même au travail, ne peut consacrer beaucoup de temps à la toilette de sa personne. Cependant, même dans ces conditions difficiles d’existence, que d’aspects différents les femmes revêtent ! Il y en a de propres, de bien coiffées, avec des vêtements nets ; d’autres sont échevelées, mal tenues, et, au premier regard, on s’aperçoit que l’eau joue, dans leurs habitudes, un rôle secondaire. Les soins personnels me semblent donc représenter, pour la femme, un imprescriptible devoir qui, à mesure que ses conditions de fortune s’améliorent et que ses loisirs augmentent, doit être rempli plus scrupuleusement. Il est nécessaire de le lui enseigner dès l’enfance, puisqu’il représente une partie de ce respect de soi-même sans lequel il n’y a pas de dignité possible.
La femme riche, a en outre, l’obligation de dépenser largement, le luxe étant, paraît-il, une nécessité sociale. Les économistes nous assurent que s’il disparaissait tout à coup, une effrayante crise en serait la conséquence ; il faut donc le maintenir ! Un luxe intelligent contribue, du reste, au progrès général et au développement du sens esthétique. Ceux qui préconisent l’établissement d’innombrables fabriques de bas et de souliers remplaçant les industries élégantes, préparent une société où la médiocrité deviendrait la dominatrice absolue.
Le goût du beau, inné chez l’homme de certaines races, — à des degrés différents bien entendu, — empêchera, il faut l’espérer, le triomphe de la doctrine de l’uniformité dans la laideur. Si elle s’imposait, tout ce que la main de l’homme peut détruire risquerait de disparaître. La beauté inutile étant considérée comme un luxe coupable au point de vue social, on abattrait les arbres des forêts, on arracherait les fleurs des jardins, on égorgerait les rossignols et les alouettes. Que de vandalismes n’a pas déjà fait commettre cette recherche de l’utile au détriment du beau ! Cela revient à dire qu’on ne doit être iconoclaste en rien, et qu’il faut respecter tout ce qui peut charmer le regard, même les ornements féminins !
Mais, ne l’oublions pas, la divine mesure est indispensable en cela aussi : lorsque l’équilibre se rompt entre les parties d’un édifice, celui-ci s’écroule. Le soleil est la source de la vie, et pourtant, s’il ne pleut pas pendant trois mois, ses rayons bienfaisants se changent en malédiction pour les champs qu’ils brûlent. Si le cours d’eau qui alimente les usines et féconde les terres environnantes déborde violemment, il détruit les bâtiments des fabriques et ruine l’agriculture. Or, en ce moment, l’excès du luxe dans la toilette des femmes peut être comparé à un fleuve qui aurait rompu ses digues en emportant tout sur son passage : dignité personnelle, bien-être, honorabilité de la famille, paix du cœur !
Il suffit de remonter de quelques années en arrière, pour se rendre compte du bond formidable accompli, dans le budget d’une maison, par le chiffre de la toilette féminine. Tout a augmenté, diront ceux qui ne supportent pas la critique des travers de la société actuelle. Oui, certes, mais pas dans d’aussi effrayantes proportions. Une statistique en ce genre serait curieuse et devrait tenter un économiste sociologue. Il faudrait examiner une série de budgets de cent, cinquante, trente mille francs de rente, etc., tels qu’ils étaient établis, il y a vingt ans, les explorer item par item, puis les comparer à ceux d’aujourd’hui, basés sur la même somme, et voir comment ils se divisent actuellement. L’on se rendrait compte alors, que les dépenses de madame ont augmenté de façon anormale.
Si elles ne figurent pas ouvertement dans les comptes, c’est pire encore, car cette lacune indique des désordres de conduite ou des ressources inavouables. Il y a donc excès. C’est d’autant plus grave que les fortunes, — sauf dans l’industrie, la banque et les spéculations, — ont presque toutes diminué par l’abaissement général du taux de l’intérêt des fonds d’État ; pour subvenir à cet accroissement des frais de toilette, on a dû rogner sur des catégories autrement importantes, autrement nécessaires au bien-être général, si on ne les a pas complètement supprimées.
Comment faire comprendre aux femmes à quel point ce déséquilibre est inutile, désavantageux et périlleux pour elles ? Comment leur découvrir le piège qui se cache sous l’encouragement que les hommes donnent volontiers, aujourd’hui, au débordement du luxe féminin ?
Une partie des sentiments altruistes consiste à ne pas éveiller des impressions pénibles chez ceux qui nous approchent et à ne pas les exposer à des tentations inutiles. Ainsi une femme très riche ne devrait pas dépasser dans le luxe de ses toilettes ce que la femme dont la fortune est d’un degré inférieur à la sienne peut s’accorder. Celle-ci, à son tour, devrait avoir les mêmes scrupules vis-à-vis de sa sœur en Ève, qui dispose de ressources plus médiocres. Cet esprit de modération établirait une échelle dans les dépenses qui maintiendrait une sorte d’équilibre et imposerait une simplicité proportionnelle. Le petit sacrifice, étant volontaire, paraîtrait peut-être moins lourd.