Dans toutes choses, celles en particulier qui touchent aux responsabilités morales, il faut d’abord s’adresser à la sensibilité des gens qu’on désire convaincre. Les autres arguments n’ont qu’une efficacité médiocre. Afin d’arrêter les femmes sur la pente qui risque de leur faire perdre les sérieux avantages qu’on essaye d’obtenir pour elles, il n’y a pas d’autre système. Leur raison n’ayant pas suffi à les mettre en garde contre les pièges de certains courants, on doit faire appel à leur cœur. Il serait dommage que l’excès de leur frivolité et leur amour désordonné du chiffon arrêtassent le grand mouvement qui, partant d’un petit nombre de consciences, a fini par pénétrer l’âme du monde. Beaucoup de femmes, il est vrai, ne se soucient nullement de ces avantages nouveaux : elles suivent d’autres voies et se croient suffisamment assurées contre les éventualités du sort. C’est là une égoïste erreur. Personne n’est à l’abri de rien, sur cette planète que Plutus et Vénus se disputent, après en avoir chassé les autres dieux.
En outre, si chacun de nous représente une individualité immortelle, il n’en est pas moins certain que nous faisons partie d’une longue chaîne d’êtres dont nous ne pouvons nous isoler, chaque mouvement de l’un ayant sa répercussion sur les autres. Cette effrayante responsabilité devrait, toute idée de morale mise à part, éloigner l’homme des pensées et des actions corruptrices. Quand il pèche, et s’égare, il fait participer les autres aux conséquences de ses péchés et de ses égarements ; tout ce qui est mal ou médiocre en lui se reflète, non seulement sur son entourage, mais sur les êtres avec lesquels il n’a jamais eu de contact. De par cette loi, l’excès du luxe et de la frivolité, chez les femmes riches et oisives, a sa répercussion chez leurs plus humbles sœurs et les dévoie inévitablement, de notre temps surtout, où l’utopie égalitaire[36] a développé, jusqu’à l’hypertrophie, l’esprit d’imitation. Et une force secrète nous pousse à vouloir toujours copier ceux qui ont des ressources supérieures aux nôtres.
[36] Voir dans Faiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitre Égalité.
S’habiller selon ses moyens devrait être la base de l’honorabilité féminine dans les classes modestes ; s’habiller au-dessous de ses moyens, le devoir social des femmes riches. Le sacrifice serait-il si grand, au fond ? Il leur resterait assez de luxe pour satisfaire leurs instincts et leurs goûts. Si toutes acceptaient ce petit programme de renoncement, la terrible et dangereuse plaie du luxe féminin se restreindrait quelque peu. Même en diminuant la somme qu’elles consacrent à l’ornement de leur personne, les mondaines resteraient encore fort loin de la simplicité qui met en valeur les beautés réelles.
Il y a vingt ans, lorsqu’on disait d’une femme qu’elle dépensait dix ou vingt mille francs pour sa toilette, le chiffre paraissait énorme. On en sourit aujourd’hui où le budget d’une élégante monte à des sommes fabuleuses. Dans l’un de ses livres, M. Drumont citait un compte de modiste qui atteignait dix-sept mille francs par semestre. Aujourd’hui on ose parler de cent ou deux cent mille francs pour chiffons féminins. Une Américaine, célèbre par son luxe, dépense chaque année six cent mille francs en robes et en chapeaux ! Il s’agit de milliardaires évidemment, mais laissons-les de côté, et occupons-nous des fortunes courantes, là aussi, nous verrons que la toilette absorbe une partie disproportionnée du revenu familial, et cela est vrai jusqu’au dernier degré de l’échelle, car l’amour du colifichet a envahi toutes les classes.
On voit des femmes, dont les ressources avouables suffiraient au nécessaire, et qui sont pourtant très élégamment vêtues. Quelques-unes recourent à de tristes expédients, mais il en est dont les mœurs sont au-dessus de tout soupçon. Comment parviennent-elles à solder les comptes de leurs fournisseurs ? Car il faut payer, les gens riches parvenant seuls, aujourd’hui, à faire des dettes à longue échéance. C’est bien simple, par le sacrifice du bien-être et de l’hygiène des autres : le mari est mal nourri, les enfants également, leur garde-robe est misérable, et leur éducation négligée. Toutes les ressources de temps et d’argent servent à habiller la mère.
Des familles entières vivent pauvrement, ne s’accordant jamais le loisir d’une lecture ou d’une promenade à la campagne, occupées uniquement à coudre, à broder, à préparer des toilettes avec lesquelles mère et filles se pavaneront à certaines heures, dans les rues de la ville ou sur quelques plages à la mode, durant la saison d’été. Les misères intimes et secrètes qui se cachent sous ces dehors brillants, on ne les devine jamais assez ! Les énergies et les activités de ces pauvres âmes sont concentrées sur ce point unique : la parure ! La maison est mal tenue, le nécessaire manque, mais, à un moment donné de la journée, une baguette magique remplace les vêtements usés et salis par de belles robes fraîches, et l’on voit sortir du logis d’élégantes personnes, vêtues comme des femmes riches !
Ravies du résultat, elles ne se rendent pas compte de la misère et de la puérilité de leurs calculs et n’en perçoivent pas le côté honteux. Toujours la recherche de paraître et aucun souci d’être ! Il y a, dans cette conception de la vie, une telle absence de sens moral et de respect de la vérité, que rien ne reste debout dans ces consciences. C’est la dissimulation érigée en principe vital de l’existence.
De la bourgeoise pauvre, la contagion s’est communiquée à l’ouvrière. Les sociétés de patronage, fondées avec les meilleures intentions du monde, n’ont pas le courage de réagir contre cette tendance au luxe. Les jeunes ouvrières qui habitent une misérable chambre où une demi-douzaine d’êtres s’entassent, arrivent aux réunions du patronage avec des manches courtes et de longs gants de peau blanche montant jusqu’au coude ! Or, elles appartiennent presque toutes à des familles très pauvres et gagnent à peine quelques francs par semaine ! Comment se procurent-elles ces objets coûteux ? Admettons qu’elles soient restées innocentes, qu’elles n’aient pas eu recours aux ressources que la générosité masculine est toujours prête à offrir aux jeunes et jolis visages, leur manière de se vêtir indique du moins clairement à quelles égoïstes satisfactions leurs salaires sont employés. Quand les mères les prient d’en donner une petite part pour aider la famille, les demoiselles vingtième siècle refusent, et cette dure réponse sort de leurs lèvres : « Vous devez nous nourrir, ce n’est pas nous qui avons demandé à naître[37] ! »
[37] Voir le chapitre : [Les parents].