Les jeunes travailleuses d’aujourd’hui ne rentrent pas toutes, heureusement, dans cette catégorie de filles cruelles et froides, il y en a encore de dévouées : mais on a tellement enseigné au peuple qu’il avait des droits et plus de devoirs, que la poursuite de la jouissance a tari, dans la classe ouvrière comme dans les autres, du reste, les sources d’eau vive.
La mauvaise leçon étant partie d’en haut, c’est d’en haut aussi que la réforme doit venir. Le goût de la belle simplicité ne rentrera dans les esprits que s’il est imposé par ceux auxquels le manque de fortune n’en fait pas une obligation.
J’ai connu des femmes du monde qui allaient visiter les pauvres avec des boucles d’oreilles de trente mille francs, et qui n’avaient pas la plus vague notion de l’énormité qu’elles commettaient. Sans l’ignorance où nous vivons généralement de nos responsabilités et de la répercussion que nos moindres actes ont sur la vie et l’esprit des autres, des lacunes mentales de ce genre n’auraient pas été possibles. L’éducation de la conscience féminine n’est pas faite (on dira que la conscience masculine n’est guère plus avancée, mais cela tient à d’autres causes) ; le devoir des éducateurs est donc de rendre les jeunes gens et, en particulier, les jeunes filles, conscientes de la portée de leurs gestes, de leur enseigner que nous marchons tous dans la vie comme des phares allumés, — et plus le phare est élevé mieux on le voit, — et que, si nous ne tournons pas nos lampes du bon côté, nous risquons, sans le vouloir, sans même le savoir, de faire naufrager plus d’une humble barque.
Les hommes du vingtième siècle prennent un grand intérêt aux détails de la toilette des femmes. Autrefois, ils ne s’occupaient que de l’effet obtenu, sachant dire à peu près si une femme était bien mise ou fagotée ; les détails leur échappaient. Aujourd’hui, ils ont appris à discerner, non seulement si la toilette est seyante, mais quelle est sa qualité ; quelques-uns même peuvent dire quelle marque elle porte. Jadis, les maris grommelaient contre les notes des modistes et des couturières. De nos jours ils continuent à grommeler, car l’argent manque, mais ils mettent leur vanité dans l’élégance de leurs femmes, comme si le prestige de leur nom s’en augmentait. Un homme qui portait le poids de deux ménages avouait naïvement que son principal plaisir consistait à entendre dire, un soir de première : « Mme X… de la main droite est habillée par D. et Mme X… de la main gauche par P. » Il s’en sentait rehaussé à ses propres yeux, et pourtant il passait pour un homme d’esprit ! Cette préoccupation n’a rien à faire avec l’amour. On voit des femmes laides, âgées, désagréables même, poussées par leurs maris à de folles dépenses. Devant les médiocres résultats obtenus, l’on se demande avec surprise quelle est la raison de ces étranges prodigalités.
Les gens d’affaires, seuls, avaient jadis ce genre d’ambition ; c’était, pour les industriels, pour les banquiers, les spéculateurs en tout genre, une façon de maintenir leur crédit. La moindre diminution de dépenses pouvant frapper défavorablement l’opinion publique, il fallait que leur luxe se maintînt sans cesse au même niveau, ou augmentât. Les robes de madame devaient porter la marque des maisons chères ; de cette façon, ce qui sortait d’un côté rentrait de l’autre. Et le calcul pouvait être habile ! Aujourd’hui, cette préoccupation s’est généralisée : l’avocat, le médecin, le rentier estiment également, du moins dans certains grands centres, que leur clientèle ou leur situation s’accroît ou diminue suivant le degré d’élégance de leurs femmes.
N’est-ce pas là un abaissement singulier de la mentalité masculine ? Le phénomène n’a pas atteint les mêmes proportions dans tous les pays et dans toutes les villes, mais il ne faut pas s’imaginer y avoir échappé, car pour les plaies sociales il n’y a plus de frontières !
A force d’entendre louer par-dessus tout l’élégance, et en voyant les hommes se grouper avec plus d’empressement autour des robes coûteuses que des beaux visages, et donner plus d’importance au contenant qu’au contenu, le cerveau des filles d’Ève a quelque peu chaviré. Leur féminité, ce centre tout-puissant d’attraction, réside donc davantage dans leurs vêtements que dans leur personne ? Pour séduire, un couturier habile vaut donc mieux qu’un corps jeune et souple et que des yeux passionnés ? Le snobisme de la coupe et des grandes marques détrônait la beauté. On a vu, en ce genre, des phénomènes singuliers où l’absurde côtoyait le puéril, et l’on entend les plus colossales sottises sortir de bouches intelligentes. Le factice, l’artificiel sous toutes ses formes exerce un prestige sur les imaginations perverties. Il faut remonter à la décadence des civilisations anciennes, pour retrouver les mêmes mentalités. A la fin du dix-huitième siècle aussi, la préoccupation de la toilette féminine est prépondérante. On invente chaque jour des nuances nouvelles : puce évanouie, saumon pâmé, mais au moins, en ce temps-là, on avait de l’esprit et une certaine sentimentalité dans l’imagination et le cœur.
Même dans le peuple aujourd’hui, le goût des hommes pour la parure des femmes a pénétré. Les ouvrières, auxquelles on reproche leurs toilettes trop pimpantes, l’échafaudage de leurs coiffures, leurs parfums violents et leurs bijoux en toc, répondent carrément : « C’est le seul moyen de trouver un mari ! Si nous sommes simples, les jeunes gens ne nous regardent même pas ! » Et elles ne sont pas complètement dans le faux. Certaines fréquentations ont donné aux hommes de toutes les classes le besoin des reliefs de haut goût.
Le bon sens semble avoir déserté les cerveaux masculins et féminins. La lutte acharnée pour la vie, au lieu de les ramener à la simplicité, les en éloigne toujours davantage. C’est que la simplicité est fille de la virilité morale, et la virilité n’est pas le trait caractéristique de notre époque, dominée par le besoin intense de jouissance qui est le générateur de toutes les mollesses. On n’a plus honte de rien. A Londres, certaines couturières extra-élégantes offrent à leurs clientes des toilettes aux titres suggestifs et pervers ; or, elles font fortune et habillent le meilleur monde…