Mais, pour qui observe et sait voir, des forces secrètes, outre celles que nous venons d’énumérer, se dissimulent sous l’importance que les hommes semblent donner aujourd’hui à la toilette des femmes. En poussant celles-ci à l’amour désordonné du chiffon, en créant autour d’elles une ambiance qui les jette forcément aux pieds de ce dieu futile, l’homme obéit inconsciemment à l’instinct de la conservation. Sa suprématie est menacée, autour de lui, il entend gronder l’orage : la femme s’émancipe, demande l’instruction intégrale, l’égalité économique. Celles mêmes qui ne réclament pas les droits politiques et se contentent du mince bagage de culture, recommandé par Molière aux femmes de son temps, échappent, elles aussi, d’une certaine façon, au joug d’Adam et tendent à devenir des êtres libres.

Or, soyons justes, quel est le souverain absolu assez désintéressé pour abandonner ses prérogatives autocratiques sans hésitations et sans regrets ? On ne trouve pas d’exemple d’un tel renoncement dans l’histoire. L’homme, au fond, regrette, même s’il ne l’avoue pas, la part de royauté qu’il perd, et il s’efforce de la retenir. Les armes qui ont servi, jusqu’ici, à assurer son prestige commencent à s’émousser : la femme est plus rebelle que jadis à l’amour, surtout la femme mondaine et brillante. Il fallait la ramener de quelque façon sous l’empire du maître.

L’homme a merveilleusement compris que, dans cette crise, il avait besoin d’un auxiliaire, et il a appelé la vanité à la rescousse. En jouant cette carte, il s’est montré habile ; car la femme a immédiatement mordu à l’hameçon, et, d’un élan fou, s’est jetée aux pieds de l’idole que déjà elle vénérait dans son cœur.

Il y a une centaine d’années, Mme Necker de Saussure écrivait : « La toilette d’une femme ne doit se faire remarquer que par sa simplicité. » Qu’elle ait été peu écoutée, les vers de Scribe le prouvent :

Oui, la toilette a toujours fait merveille,

A tous les maux c’est un remède sûr.

Mais quelle différence cependant entre alors et aujourd’hui ! Le respect de soi-même, le désir d’être agréable aux yeux, le besoin d’harmonie, vieilles rengaines que tout cela ! Il s’agit actuellement d’une course vertigineuse dont de luxueux chiffons sont le prix, d’une lutte sans trêve où robes et chapeaux dansent une ronde échevelée. La femme ne se rend pas compte que ce steeple-chase absurde la met à la merci de l’homme, qui détient jusqu’ici et détiendra probablement toujours, la puissance économique. Les conséquences de cet état de choses sont faciles à tirer : si la femme se libère d’un côté, elle devient de plus en plus esclave de l’autre ! Aujourd’hui déjà, elle peut à peu près gagner sa vie, et les efforts de ses défenseurs tendent à lui ouvrir de nouveaux débouchés et à rétribuer davantage son travail ; mais pour son luxe, elle reste et restera tributaire de l’homme. En augmentant ses besoins, elle resserre sa chaîne. On a dit : « Quand les femmes soigneront davantage leur esprit, elles penseront moins à leur toilette. » Il était logique de l’espérer, mais le fait ne s’est pas vérifié encore, peut-être parce que leur culture reste quand même incomplète, ou bien parce qu’elles sont incapables d’aimer l’idée en soi, et que, pour y arriver, une longue évolution est nécessaire.


Il est impossible de savoir, avant que l’épreuve n’ait été faite sérieusement, quelle est la meilleure part, c’est-à-dire s’il valait mieux, pour la femme, rester soumise à l’autorité masculine ou essayer de devenir un être libre. J’espère et je crois que dans l’avenir, — une fois que le moment de transition sera passé, — nous verrons des femmes meilleures, plus respectueuses d’elles-mêmes, plus conscientes de leurs droits et de leurs devoirs, plus capables d’être, pour l’homme, cette aide semblable à lui, dont parlent les premiers chapitres de la Genèse. En tout cas, une chose est certaine : Si d’être soumise aux volontés de l’homme par devoir, par religion ou par amour, pouvait représenter jadis la mission unique de la femme en ce monde, le fait de lui être soumise pour obtenir de sa vanité, ou de sa faiblesse, — fût-ce même de sa générosité, — de l’argent, des bijoux et des robes, est la plus dégradante des situations humaines !

Il y a des femmes riches qui peuvent, sans humiliation d’aucun genre, s’accorder toutes leurs fantaisies. Mais elles représentent une faible minorité, tandis que celles à qui ces fantaisies créent des difficultés graves sont légion. Que de honteux secrets, de misérables calculs et de cruautés, — dont les familles sont victimes, — se dissimulent sous les élégances qui éblouissent le public superficiel et excitent l’envie des femmes demeurées plus modestes, par manque d’audace ou par un reste de scrupules.