Si, par amour du luxe, les femmes prolongent les années de leur servitude, et si les modes absurdes que nous acceptons toutes, plus ou moins, font mettre en doute leur intelligence et leur bon sens, l’homme, en les poussant dans cette voie, fait également un pas de clerc, qui témoigne de sa maladresse naturelle.
Oui, il reste le maître apparent de la situation et garde le droit de mépriser la femme. Mais quel avantage réel en retire-t-il ? S’il est chef de famille, le bon ordre de sa maison en souffre. Il doit surveiller, non seulement le cœur de sa femme, mais les notes de sa couturière ! L’établissement de ses filles devient plus difficile ; autant de charges matérielles et de préoccupations morales dont il doit supporter le poids ! S’il est un mari infidèle, habitué aux liaisons irrégulières, quelles difficultés il aura, pour équilibrer son double budget ! S’il est garçon et veut se créer un home, les exigences du luxe féminin se dressent entre lui et le bonheur, car il ne s’agit plus de nouer les deux bouts, à la fin de l’année, et d’attribuer à chaque chapitre du budget la part qui lui revient logiquement ; il faut gonfler démesurément celui qui représente les toilettes de madame. La diminution des mariages, dont on mène si grand deuil, est due en partie aux exagérations de l’élégance des femmes. Les célibataires sont également victimes de cette farandole éperdue, non vers la gloire ou l’amour, mais vers le fragile chiffon.
Je voudrais me rendre compte de ce que l’homme gagne, au fond, à cet état de choses. Pour son bonheur réel, rien ! Avec des soins et du goût, une femme peut être ravissante, — si elle est suffisamment jolie et jeune, — sans dépenser une fortune chez sa couturière. Quant aux plaisirs de l’esprit, rien ne rend les femmes ennuyeuses, comme les préoccupations de la toilette. Elles oublient de vouloir plaire et amuser, occupées à examiner les robes des autres femmes, à les comparer aux leurs ! Il y a des cercles mondains très élégants, où l’on étouffe ses bâillements, à moins que les femmes n’aient très mauvais ton, ce qui contrebalance l’ennui qu’elles dégagent. Ce n’est donc pas son amusement que l’homme cherche, en entretenant chez l’autre sexe ces goûts exagérés de luxe. Alors que veut-il ? Des satisfactions de sottise ou de vanité ? De sottise, s’il se contente de se frotter à ce luxe ; de vanité, s’il pense qu’il le paye ou qu’on croit qu’il le paye : tout cela est bien mince comme plaisir. Aussi faut-il chercher ailleurs la raison de cette aberration du cerveau masculin. Elle procède, comme je l’ai indiqué déjà, de l’aveugle instinct qui pousse les hommes à essayer de conserver leur suprématie sur la femme. Ne pouvant plus la dominer autant que jadis par le cœur et les sens, ils tentent de l’asservir par la robe.
Si j’étais homme, je préférerais, je crois, l’ancienne méthode. Bien entendu, il n’est pas possible de retourner en arrière. Les points de vue ont changé, les points de départ également. Les hommes doivent s’en persuader : un élément nouveau est entré dans le monde social. La femme d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, il faut que l’homme fasse à nouveau sa conquête, en la respectant un peu plus qu’il ne faisait jusqu’ici. Ce ne sera pas difficile, car la guerre des sexes n’est, au fond, qu’un mot vide de sens. Les époques de transition sont toujours pénibles à traverser, mais ensuite, l’équilibre se rétablit. Pour hâter ce moment le concours des deux parties de l’humanité est indispensable. L’homme, pour garder la femme, ne doit pas la pousser à la maladive recherche du luxe. La femme, de son côté, doit ouvrir les yeux, discerner et déjouer le piège qui lui est tendu.
Le romanesque est passé de mode, et ceux qui en gardent quelque trace dans le cœur ou l’imagination sont obligés de le cacher avec soin. Je reconnais qu’il avait des côtés ingénus et absurdes qui pouvaient prêter au ridicule, mais il se rapprochait plus du sentiment que les calculs actuels, froids et arides.
Or, le sentiment, c’est toute la poésie de la vie. Supprimez-le, et l’existence ne mérite plus la peine d’être vécue. Rien ne le vaut et rien ne le remplace. Sans lui, la religion, la passion, tous les liens et tous les rapports humains perdent leur lumière et leur chaleur, deviennent des paysages gris et glacés que le soleil n’éclaire pas ! Que reste-t-il alors ? Le dogmatisme froid, l’assouvissement brutal et les intérêts communs. Vaut-il la peine de vivre pour cela seulement ?
Au contraire, dès que le sentiment entre en jeu, les plus menus incidents journaliers se colorent, les mots prennent une valeur, des pensées heureuses, douces et brillantes meublent le cerveau. Sentir fortement est une source de souffrances, mais aussi d’inépuisables joies, pourvu que nous ne soyons pas nous-mêmes l’objet de notre amour.
N’y a-t-il pas quelque chose de mortellement triste dans la vie de ces êtres qui rappellent, par leur froideur, les animaux inférieurs de la création ? ils donnent une impression de gel et d’humidité pénible et répugnante. On sent que leur imagination est aussi tarie que leur cœur ; les seules images qui la remplissent sont les choses mortes et inanimées : vêtements, meubles, bijoux, tout ce qui représente la partie extérieure de l’existence. Ce qui devait être l’accessoire est devenu le principal.
La tendance très moderne de certaines femmes à vivre de plus en plus pour leur corps et pour ce qui le recouvre, pourrait avoir des effets désastreux sur le bonheur général ; il faudrait s’armer et partir en guerre contre elle. Une jeune Américaine, à laquelle on disait, un jour où elle s’impatientait de devoir renoncer, pour une fois, à l’un de ses conforts habituels : « Mais il faut apprendre à commander à son corps, » répondit tranquillement : « J’ai l’intention, au contraire, de faire de lui a pet[38]. » C’est une intention de ce genre qui obscurcit en ce moment beaucoup d’âmes féminines et détruit en elles la possibilité de la joie et le désir du divin.
[38] Un être choyé.