Que toutes les femmes sages, simples et tendres — il y en a encore, Dieu merci ! — s’arment de perspicacité, qu’elles appellent l’intuition à leur aide et commencent une sérieuse campagne contre cette préoccupation maladive d’une jeunesse qui a fui et d’une beauté qui n’a peut-être jamais existé. Revues, journaux, tous sont remplis de recettes pour les soins du visage, de demandes et réponses sur la teinture des cheveux et la pommade pour les lèvres. Cette rubrique a toujours eu sa place dans des publications spéciales, mais aujourd’hui, elle a envahi la presse politique et littéraire. Jamais les poètes n’ont trouvé de mots plus ailés, d’adjectifs plus troublants que ceux dont chroniqueurs et chroniqueuses se servent, pour décrire les dernières toilettes portées aux courses ou au théâtre. Comment une faible tête de femme vaniteuse pourrait-elle résister à de semblables récits ? Sous le Directoire, alors que le devoir des citoyennes semblait être de montrer généreusement la plus grande partie possible d’elles-mêmes, la mortalité fut si terrible chez les jeunes femmes et les jeunes filles, que la mode changea.

Sans attendre les avertissements de ce genre, les femmes sensées du vingtième siècle ne sauront-elles pas réagir contre ce courant absurde et ruineux ? A chacun son métier ! Quand on voit des femmes de conduite correcte ruiner leurs familles, sacrifier leurs enfants, embarrasser leur existence, se soumettre à des fatigues et se livrer à des combinaisons inouïes pour arriver à des élégances que leur fortune ne leur permet pas, on se demande à quoi bon ? Pourquoi ? Pour qui ?

Elles devraient se le demander à elles-mêmes. Je suis certaine qu’en les détournant de ces recherches fallacieuses on leur rendrait la joie ! Elles pourraient alors s’acheminer sur la route où la femme, par son essence plus délicate et son intuition plus fine, deviendra le flambeau des voies de l’homme, la compagne qui prévient le danger, dispense le bonheur et répand la consolation.

CHAPITRE VIII
LES PRIVILÈGES DE LA PAUVRETÉ

Pour saint François, l’argent représentait vraiment le sacrement du mal.

Paul Sabatier.

Par pauvreté, je ne veux pas dire misère, je parle seulement de cet état médiocre de vie où les jouissances ne sont pas toujours faciles à atteindre et où l’homme est forcé de chercher ses plaisirs et ses joies dans le monde intellectuel ou sentimental. Évidémment, il faut qu’il ait en lui quelque esprit et quelque noblesse, car s’il en est dépourvu, il s’acharnera à la satisfaction de ses appétits et, pour les contenter, devra descendre très bas, ne pouvant jeter sur eux les voiles de poésie et d’élégance dont la richesse parvient à les recouvrir. Dans cette poursuite, son cœur s’aigrira, son âme s’abaissera, et la pauvreté deviendra pont lui un piège, et non un privilège.

Aussi n’est-ce point pour cette catégorie d’êtres que ce chapitre est écrit. C’est un bien autre langage qu’il faudrait leur tenir, de bien autres arguments qu’il faudrait employer et faire valoir. Pour le moment, je n’ai en vue que ceux auxquels les sources d’eau vive, cachées en leurs âmes, sont encore inconnues, personne ne s’étant occupé de les faire jaillir.


L’habitude de se refuser à plaindre les riches des douleurs qui les frappent est très répandue chez les gens pauvres ou de fortune médiocre. Ils estiment, sans doute, que le privilège de la richesse suffit à tout adoucir, et qu’on ne peut jamais le payer assez cher. On dirait même qu’ils ressentent une sorte de satisfaction des épreuves qu’ils constatent, comme si, ainsi, justice était faite et l’équilibre rétabli. Je n’entends pas parler ici des cœurs méchants, envieux, amers, pour lesquels les joies des autres sont autant d’échardes plantées en leur chair, mais d’esprits relativement justes et bons, dominés pourtant par le préjugé que l’homme riche est nécessairement un homme heureux.

Sur quoi se base-t-elle, cette erreur ? Les philosophes et les poètes de l’antiquité ont célébré la médiocrité comme l’état heureux par excellence. Le christianisme, qui est la religion de l’Occident et a formé notre morale, tient le même langage. L’Évangile contient-il une seule phrase sur les privilèges de la richesse ? A-t-il un mot d’encouragement pour les riches ? Au contraire, il lance contre eux des anathèmes qui, si l’on n’en cherchait pas le sens caché, paraîtraient injustes, tellement ils sont sévères et vibrants. Aux yeux de Jésus, l’homme qui possède de grands biens est prédestiné au malheur puisqu’« il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux ». Pour se laver de cette tache, qui déjà a priori est une tache, il doit renoncer volontairement à ce qu’il possède : « Va, vends ce que tu as, et le donne aux pauvres. »