Dans l’Ancien Testament, on trouve, de ci et de là, entremêlées à beaucoup de malédictions, quelques bonnes paroles pour la richesse : La richesse s’acquiert par le travail ; elle est accordée à celui qui craint Dieu ; Dieu donne le pouvoir de l’acquérir ; la bénédiction de Dieu l’amène. Dans les Évangiles, au contraire, silence absolu sur tout cela ; sans doute, comme le disait un mauvais plaisant, parce que les Israélites avaient démontré que tout encouragement à cet égard était superflu.

Les anciens, dit Marmontel, pour proscrire les richesses, honoraient la pauvreté. Ils avaient, il est vrai, élevé des temples à la Fortune, mais il ne faut pas confondre l’adoration actuelle du veau d’or, qu’aucun Moïse ne parviendrait à extirper, brisât-il, sur les têtes même des idolâtres, les tables de la loi, avec le culte que les anciens rendaient à la déesse aux pieds ailés, car celle-ci représentait le succès sous toutes ses formes, même ses formes les plus nobles, et non pas simplement l’or qui peut acheter les consciences, mais est impuissant à donner l’amour ou la gloire. Ils sentaient toutefois que ce culte de la Fortune manquait de beauté, puisque l’idole était représentée chauve et aveugle, c’est-à-dire dépourvue de tout ce qui donne du charme à une figure de femme. Si les autels modernes étaient représentatifs, on verrait celui de la richesse paré des plus brillants attributs. La déesse triomphante foulerait aux pieds les vertus qui empêchent d’acquérir l’or, ou ne servent pas à le gagner.

Toutes les réalités représentant des forces, il est naturel que les possesseurs de la fortune lui soient attachés ; l’on comprend aussi que ceux qui ont l’espoir fondé de la conquérir, qui la voient se dresser prometteuse à leur portée, fassent un bond désespéré pour l’atteindre, mais l’attitude de la généralité des hommes, ceux que la fortune n’a jamais frôlés, même de loin, demeure inexplicable. L’adoration de Plutus ne leur rapporte rien, ils savent qu’ils resteront toujours dans la médiocrité, car leur carrière et leur tempérament les éloignent de la fortune, et pourtant ils s’aplatissent devant elle. Mazzini disait que la Jeune Italie était l’étoile polaire de ses pensées ; l’étoile polaire de la plupart des hommes est, non pas même l’or qui reluit et peut hypnotiser physiquement, mais des monceaux de billets de banque, souvent crasseux et d’origine douteuse.

Être riche ! Devenir riche ! Voilà le rêve, l’idéal ! Les pensées se concentrent autour de cette roue qui tourne. Le talent, le génie même ne valent que pour ce qu’ils rapportent. Dites qu’un compositeur, un auteur a gagné quelques centaines de mille francs avec un opéra, un livre, une pièce de théâtre, l’admiration pour son talent croît d’autant. Dites le contraire, et les applaudissements diminuent proportionnellement. Je parle pour la généralité des hommes ; ceux qui ont dans l’âme une source d’idées et de forces spirituelles échappent à la contagion, mais ils se comptent ! La jeunesse elle-même, jadis dédaigneuse de l’argent, en est devenue l’esclave. Il représente la cime de ses désirs et de ses aspirations et, ô lamentable déchéance, il a remplacé l’amour et la gloire !

Je ne veux rien exagérer, la vie est devenue de plus en plus coûteuse, les besoins se sont élargis, et il est naturel que chacun essaye d’améliorer sa position pécuniaire et d’assurer le sort des siens : jusqu’ici, rien que de très légitime. Sans parler de la misère affreuse et déprimante, manquer de l’argent nécessaire, pour assurer le bien-être de sa famille et l’éducation de ses enfants, est une pénible épreuve, et l’ardent désir d’en être délivré est explicable. Mais ce désir ne représente pas l’adoration vive de l’or pour l’or ; ce n’est pas l’or remplaçant, dans le cœur humain, tout autre culte.

Lorsqu’on constate cette idolâtrie aveugle de la richesse chez des êtres aigris par le malheur, ou le besoin, chez ceux qui ont souffert toute leur vie de désirs refoulés, d’amertumes jalouses, et n’ont jamais su comprendre le système de compensations établi par la sagesse divine, on trouve des excuses à leur état d’âme. Malheureusement, on voit cette passion avide chez des jeunes gens à peine éclos à l’existence, qui n’ont pas connu l’empoisonnement moral de l’insuccès habituel, des déboires renouvelés, des trahisons et des humiliations de la misère.

On peut affirmer, je le crains, que chez la jeune génération des deux sexes le désir de la richesse prime tous les autres ; du moins c’est le courant général. Chez quelques-uns, cette soif se change en activité dévorante ; l’intelligence se concentre sur le gain et le lucre, toutes les forces de l’imagination tendent vers le même objet ; la volonté s’obstine dans cette recherche et finit par vaincre. Après des efforts, où l’homme étouffe en lui toutes les facultés qui pourraient l’éloigner du but, il finit par l’atteindre, il est riche ! Ce que cette richesse lui donnera de bonheur est une inconnue qui garde son secret, mais enfin, il a décroché la timbale, il est arrivé à un résultat positif et pratique ; il vit dans la réalité des choses. Mais ces hardis et entreprenants chercheurs d’or se comptent ; la masse languit et se ronge en de stériles regrets et de puériles espérances, puisque la force et l’intelligence nécessaires à leur réalisation manquent.

L’une des plus tristes conditions, en ce monde, est celle des gens qui désirent continuellement ce que la destinée n’a pas l’intention de leur donner, et ce que leurs capacités ne leur permettent pas de conquérir. Les personnes qui ne savent ni renoncer à ce qu’elles veulent, ni l’obtenir, m’ont toujours inspiré une pitié à laquelle un peu de dédain se mêlait. Laissez faire le destin, soyez stoïquement indifférent, résigné si vous ne pouvez être indifférent, luttez pour vaincre si vous ne pouvez être résigné, mais, pour l’amour de Dieu, ne restez pas inerte, à vous remplir l’âme d’envie et d’amertume, en regardant les fruits que votre main ne peut atteindre !

Ce lamentable état psychique est celui de nombreux esprits. « Ah ! si je pouvais être riche ! » Pour eux la richesse est le remède merveilleux, le baume magique qui guérit toutes les plaies… Avec un peu de discernement et d’observation, ils se convaincraient bien vite de leur erreur. La fortune, — je ne parle pas de l’aisance, — est une cause d’esclavage, tandis que la médiocrité, sagement acceptée, donne la liberté et le bonheur, puisqu’elle impose le travail et éloigne l’envie.