Qui n’a senti la tristesse de voir monter autour des pauvres riches la marée effrayante des sentiments jaloux. Ils ne peuvent y échapper que par la générosité sans limites, et d’ordinaire ce n’est pas sur l’arbre aux fruits d’or que cette vertu croît le plus fréquemment. Chacune des manifestations de la fortune produit, dans un grand nombre de cœurs, un flot tumultueux et empoisonné de pensées malveillantes. C’est comme un souffle délétère qui passe sur les riches et attriste leurs fronts : ils éprouvent un malaise dont ils ne savent se rendre compte. Si l’on croit à l’influence des pensées ambiantes, l’atmosphère d’amertume et d’envie qui se forme spontanément autour d’eux, doit être un lourd droit de péage. Même lorsqu’ils donnent une part de leur superflu, la reconnaissance leur est généralement refusée, cette reconnaissance qui pourrait faire entrer un peu d’oxygène dans l’air saturé de jalousie qui empêche leurs cœurs de se dilater. Les exceptions confirment la règle, et certaines personnes font un si noble usage de leur fortune, que le respect et la gratitude les entourent. Mais, tout de même, l’envie monte autour d’elles, celle des inconnus qui ignorent leurs bienfaits. Et si vous mettez en relief leurs actes de générosité, on refuse d’en reconnaître le mérite, sous le prétexte qu’elles ne font aucun sacrifice en les accomplissant. N’a-t-on pas raison de dire quelquefois : « Pauvres riches ! »

La médiocrité confère encore un autre privilège, celui de l’indépendance ! On se récriera : « Mais comment, c’est là justement ce qui donne du prix à la richesse ; ne dépendre de personne, pouvoir disposer de son temps, pouvoir satisfaire ses goûts ! » Oui, dans un sens limité peut-être, mais dans l’ensemble, à quel esclavage sont soumis les gens très riches ! Mis en vue par leur fortune, ils sont observés, guettés, on attend d’eux l’accomplissement d’une foule d’obligations mondaines et sociales. S’ils y manquent, tout le monde censure cette audacieuse indépendance. Un jour que je me révoltais, en entendant critiquer une personne digne de tous les respects et de toutes les sympathies, et que j’exprimais mon étonnement de ce blâme immérité, mon interlocuteur répondit : « Vous avez raison, elle est admirable, mais ne l’oubliez pas, elle possède une grosse fortune ; lorsqu’on atteint ce chiffre, il faut se soumettre à certaines exigences mondaines, sans quoi, à la masse des envieux se joint celle des désappointés. »

C’est là un redoutable esclavage dont les esprits supérieurs, seuls, savent se délivrer ; l’aisance vous en sauve, la médiocrité mieux encore, la pauvreté également.

La célébrité, la notoriété exposent aussi à une surveillance active de la part des désœuvrés, mais elle est moins gênante, les personnes qui s’intéressent aux illustrations étant relativement peu nombreuses. L’argent, au contraire, exerce une attraction générale, tout le monde attend quelque chose de lui ; c’est donc vraiment l’argent qui entrave la liberté. Mille yeux curieux suivent, scrutent, analysent ceux qui le possèdent. S’ils s’écartent de la route que l’opinion publique leur trace, ils sont immédiatement dénoncés à la critique et poursuivis par ses jugements malveillants. A la horde des pensées envieuses, se joignent les paroles méchantes qui flottent dans l’air, et dont on sent la présence quand même on ne les entend pas. Le phénomène est positif : la richesse, par l’ambiance qu’elle produit, empêche, au moral, le bon fonctionnement des poumons. Or, de ce fonctionnement dépendent l’inspiration, la joie, l’indépendance du cœur.

Nous avons tous connu des gens dont l’existence s’écoulait heureuse dans la médiocrité ou la simple aisance ; ils étaient actifs, généreux, libres et trouvaient dans la vie des sources sans cesse renouvelées d’intérêt. Soudain, une grande fortune leur échoit. Changement à vue : la générosité s’amoindrit, l’activité diminue, les intérêts se déplacent et se vulgarisent, mille préoccupations, inconnues jusqu’alors, viennent rider leur front. Rien de plus difficile que de savoir supporter la richesse subite. Un dicton italien cite parmi les périls qu’il faut éviter avec soin :

Dio ti salvi da furia di vento

E da frate che è fuor di convento

E da ricco che fu poverino,

E da donna che parla latino.

En effet, sauf des cas rares, la richesse n’améliore pas, n’élève pas, car elle développe le personnalisme[39], cet ennemi de la sérénité et du progrès. Outre qu’il est le centre autour duquel gravitent les pensées jalouses, la curiosité et la critique, l’homme très riche perd vite le sentiment de la saveur des choses. Pouvant satisfaire tous ses désirs, il cesse presque d’en avoir. Le stimulant lui manque, il touche à tout, et rien ne le contente ! Ce qui cause un vif plaisir à un jeune homme de condition modeste, est presque une corvée pour son compagnon trop fortuné. Désirer, c’est ce que la vie donne de meilleur ; or, le riche ne désire plus que rarement, puisque, dans le plus grand nombre des cas, sa fantaisie peut se changer immédiatement en réalité.