[39] Voir le chapitre : [Les Fils de Narcisse].
Le même phénomène se renouvelle sans cesse : le fruit qui roule à vos pieds, sans que vous ayez soif, vous ne le ramassez même pas. Faut-il un grand effort pour le cueillir, sa saveur devient délicieuse ! La Bruyère a raison de dire : « De grandes richesses sont l’occasion prochaine d’une grande pauvreté », car l’absence de désirs représente une immense misère. Celui qui ne désire plus a, au fond, cessé d’exister. Certes, il est bon que le goût des satisfactions matérielles ou vaniteuses s’atténue dans les âmes, mais pour être remplacé par la soif ardente des dons spirituels et de la connaissance des forces divines. Dans cet ordre-là aussi, la richesse est un empêchement, c’est-à-dire que, semblable à Louis XIV, sa grandeur l’attache au rivage. Au lieu de grandeur, disons plutôt les mille chaînes invisibles que les plaisirs trop faciles lui forgent.
L’école matérialiste prétend que le développement intellectuel d’une nation est en raison directe de sa prospérité, et que le cerveau d’un homme bien nourri et bien vêtu produit plus que celui des êtres moins bien partagés. Cette théorie est souvent démentie par les faits. Dans combien de cas ne voit-on pas la trop grande prospérité matérielle détourner de l’intellectualisme ? Quelle est la sphère sociale où se recrutent les écrivains, les artistes, les savants ? Sauf exception, ce n’est pas chez les riches. Il y a, dans tout homme, une brute plus ou moins assoupie que les appétits sensuels travaillent ; la possibilité de les satisfaire trop aisément la tient éveillée. Celui qui n’a pas à sa portée la source des divertissements matériels est, par conséquent, plus libre de se consacrer à l’étude, aux recherches, à la lecture. On me répondra que, quand on gagne sa vie, le temps manque pour la culture de soi-même. Je répliquerai par une simple question : Les passionnés des choses de l’esprit, à quelle classe appartiennent-ils d’ordinaire ? A celle des riches oisifs ou à celle des travailleurs ?
Arrivons maintenant au suprême privilège de la pauvreté : le travail ! c’est-à-dire la victoire sur la paresse, cette maladie mortelle de l’âme, cette dépravante compagne, cette destructrice de l’honneur et de la joie.
La paresse est vraiment, pour la plupart des hommes, l’irrésistible tentatrice et la source du mécontentement intérieur qui les ronge. Les riches ont naturellement beaucoup de difficulté à la vaincre. Quand on lui cède, un malaise horrible envahit le cœur. Ceux qui doivent travailler pour vivre et faire vivre ne le connaissent pas et ignorent combien lourdement il pèse sur les existences. Être forcé de travailler, quelle bénédiction ! C’est tellement vrai qu’on est tenté de se demander si le : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », n’a pas été une récompense plutôt qu’une malédiction. La plupart des gens ne s’en rendent pas compte et se plaignent de manquer de loisirs. Oui, certes, il en faut, pour se recueillir et observer, mais si le loisir signifie l’inaction ou la possibilité de s’agiter dans le vide de façon pétulante, mieux vaut ne pas le connaître. Ceux qui ne sont pas appelés à choisir me paraissent donc les privilégiés.
Une bénédiction se cache dans tous les genres de travail, mais le labeur intellectuel est évidemment celui qui procure le plus de satisfactions à l’homme. Les jouissances de l’esprit ont une vertu magique, car elles donnent un sentiment de liberté et en même temps de possession. En effet, quel est le réel possesseur d’un chef-d’œuvre, celui qui, en étant propriétaire, n’a ni le goût, ni l’intelligence nécessaires pour en voir et en apprécier les beautés, ou celui qui, cultivé d’esprit et doué de sens artistique, vient, de loin en loin, l’admirer et en jouir ? Il n’y a pas de doute, le véritable possesseur du chef-d’œuvre est l’homme qui le comprend et qui l’aime.
Pour toutes choses, il en est ainsi. Rien ne nous appartient que ce que nous comprenons ! Si nous n’en sommes pas dignes, nous avons beau avoir acheté des merveilles ou les avoir reçues en héritage, elles ne sont pas à nous, et leur véritable possesseur est celui qui connaît leur âme secrète. Par conséquent, dans l’ordre intellectuel, le jeune homme qui, né dans la médiocrité, se voit forcé au travail a sur ses compagnons riches des avantages réels. D’abord, l’atmosphère où il évolue est plus saine, il est plus indépendant, puisqu’il excite moins la curiosité et la critique ; ayant encore des désirs, il a des plaisirs certains : plaisirs d’espérance et parfois de réalisation ; il ne connaît pas le malaise horrible de l’inaction ou de l’agitation stérile ; moins tenté par la vie extérieure, il peut se recueillir davantage, rechercher les choses de l’esprit, jouir des beautés de la nature et de l’art.
Dans l’ordre matériel également, la médiocrité de fortune offre des avantages. Ainsi, des objets longuement désirés, et obtenus au prix d’un effort de travail, représentent une satisfaction autrement grande que les commandes faites indifféremment par la jeunesse riche.
L’intérêt qu’offre la carrière ou la profession choisie est inconnu aux oisifs ou à ceux qui en essaient une par simple dilettantisme, bien décidés à l’abandonner au premier obstacle. Les grandes fortunes ont aussi le désavantage de faire vivre dans un monde factice, c’est-à-dire à côté de la vie, de ses réalités douloureuses et de son sens profond. L’homme très riche, à moins qu’il ne soit un self made man, reste souvent incomplet, parce que ses contacts sont trop restreints : beaucoup d’envieux, quelques flatteurs, et un petit nombre d’égaux dont la pensée est bornée, voilà son entourage et les sources où il s’abreuve. Au contraire, l’homme qui doit étudier, travailler et lutter subit, il est vrai, des contacts déplorables et dangereux, mais ceux-ci aiguisent son intelligence et lui font mieux pénétrer les grandes lois de l’existence humaine et universelle.