Dans l’ordre des sentiments également, la douceur des affections est sentie davantage par ceux dont la vie s’extériorise moins, qui se répandent moins et mènent une existence silencieuse que le travail absorbe. Il devrait en être ainsi logiquement, et cependant le sentiment est chose tellement individuelle, qu’il est impossible de le classer par catégories ; il peut dominer entièrement l’âme d’un milliardaire et être inconnu à celle d’un intellectuel ou d’un travailleur. Toutefois, indiscutablement, l’existence des uns rend l’intimité difficile ; les sollicitations du dehors étant très fortes, la vie de famille est forcément plus décousue ; le monde, le sport, l’automobile empêchent le recueillement de l’intimité. On a aussi moins besoin de l’aide des autres, besoin qui est senti vivement dans les situations modestes.

Pourquoi donc envier la richesse et ses privilèges ? La médiocrité a les siens, et ils sont si considérables que je ne sais si la balance ne penche pas de leur côté.


Je n’ai point l’intention de faire ici le procès de la richesse, car la richesse c’est la puissance, c’est la possibilité de répandre le bien-être, de relever les courages et d’essuyer les larmes, et je connais des riches qui font un si noble emploi de leur fortune, suivant le plan divin, qu’il faut s’incliner devant eux. Cependant, la richesse, étant faite de la sueur des autres, ne peut être considérée comme une bénédiction, et saint François l’appelait le sacrement du mal. Donc, au lieu d’envier les riches, il faudrait les plaindre, puisque tous ceux qui sont chargés d’un pesant fardeau méritent la compassion. Or rien n’est aussi lourd à porter que les biens dont on est responsable et dépositaire. Les riches qui sentent leurs devoirs envers l’humanité ne sont plus menacés d’anathème, mais ils ont une tâche difficile à accomplir, et la sympathie des autres hommes doit les accompagner. Quelques-uns comprennent si profondément leurs responsabilités, que la richesse est, pour eux, une épreuve, mais le nombre de ces délicats est limité. Devenus libres par cet état de leur conscience, ils ne sont pas possédés par ce qu’ils possèdent, suivant la belle expression de Paul Sabatier.

Sans arriver à ces hauteurs, les riches, en acceptant simplement le rôle de faiseurs de joies et de consolateurs, éviteraient les conséquences de la malédiction prononcée contre eux par le fils de Marie. Une cause éliminerait l’autre ; les effets de la générosité remplaceraient ceux de l’égoïste jouissance. Malheureusement, une grande fortune durcit en général le cœur. Je l’ai dit déjà, que de gens généreux qui étaient dans l’aisance et même dans la pauvreté, ferment à double tour, aussitôt devenus riches, leur sensibilité et leur bourse ! C’est qu’ils ont commencé à aimer l’argent en soi, et non plus seulement comme un moyen. Le cœur de l’homme a de tristes recoins où l’avarice, la paresse et leurs compagnes de chaînes sont accroupies comme des bêtes immondes toujours prêtes à bondir au moindre appel. L’argent a le triste pouvoir de les réveiller toutes.

Quand la fortune a été gagnée par l’intelligence et par le travail, elle est sanctifiée et assainie par ses origines de labeur et de volonté, mais, tout de même, elle démoralise promptement ceux qui l’ont acquise, simplement parce que l’oisiveté les guette et les développe. Une vérité s’impose. Désormais, aucune dignité véritable ne peut exister hors du travail, et je dirais presque de la lutte. Ceux qui vivent sans connaître l’un et l’autre ne sont que des demi-hommes. Tout ce qui peut nous maintenir dans cet état d’être inachevé et incomplet représente donc un piège qu’on doit se féliciter d’éviter. On me citera des savants, des hommes d’État illustres, qui étaient possesseurs de grandes richesses. Oui, certes, mais la plupart d’entre eux se sont formés dans la médiocrité, et la fortune leur est venue plus tard, ou bien ils appartenaient à des familles dont les traditions, — par les savants ou les hommes politiques qu’elles avaient comptés, — les soutenaient contre les assauts de la paresse et du plaisir. En général, l’homme dont l’éducation a été faite de loisirs et de luxe n’apporte qu’une faible contribution aux forces vives d’une nation. Les apôtres ne se recrutent guère dans leurs rangs, car il faut avoir pénétré au cœur de la bataille, avoir travaillé, souffert et lutté, pour comprendre réellement la vie, et de quelles eaux vives les âmes ont besoin.

On a dit : « Travailler peu ennuie, travailler beaucoup amuse. » Ces mots contiennent une philosophie profonde. Si tous les jeunes gens les prenaient comme règle, la triste foule des oisifs pauvres et mécontents de leur sort disparaîtrait et serait remplacée par celle des joyeux travailleurs. Que la jeunesse en soit persuadée, les biens matériels, quand ils dépassent l’aisance, sont une entrave au libre développement de l’être. Or, pour ceux qui croient à une destinée immortelle, le bien suprême est le développement de l’âme, son évolution vers le divin. Tout ce qui l’empêche ou l’entrave devrait, logiquement, être considéré comme un malheur.

Loin de moi la pensée d’exclure les riches de l’enrichissement spirituel. Ils peuvent y prétendre comme les autres, car leur part ne se limite pas aux satisfactions que donnent l’indépendance matérielle, les plaisirs raffinés, la possibilité d’assurer le sort des enfants, de soigner leur santé, de préparer leur avenir, ni même celle de connaître la joie des larges aumônes. Ils auraient actuellement un grand rôle moral à remplir et ne semblent pas s’en douter. Je ne toucherai ici qu’un seul des côtés de ce rôle.

Ce qui manque à notre époque, c’est une opinion publique. Les difficultés, sans cesse croissantes, de la vie, les ménagements que la nécessité de gagner le pain quotidien impose, le réseau d’intérêts qui enveloppe les hommes, tout cela empêche ceux-ci d’exprimer nettement leur pensée et de formuler des jugements sincères. Cette tâche devrait être réservée aux gens auxquels la fortune assure l’indépendance et qui n’ont besoin de ménager personne. Mais pour jouer ce rôle, il faut le discernement que donne une haute culture. Les classes riches devraient former une aristocratie de l’esprit, nourrie d’idées larges, et consciente de ses responsabilités.

Dans toutes les questions sociales, morales, intellectuelles, ce groupe d’hommes formeraient l’opinion, et contre leurs sentences il n’y aurait pas d’appel ! Mais, je le répète, une haute culture serait nécessaire, et la haute culture n’est guère de mode chez les heureux de ce monde. Cependant les modes peuvent changer, et il suffirait qu’une petite élite commençât. Les efforts des personnes qui comprennent la nécessité de créer une opinion publique devraient s’employer à la former. Si les classes soi-disant privilégiées ne sortent pas de l’ignorance élégante où elles se complaisent, se contentant tout au plus d’une culture superficielle, non seulement elles ne pourront pas guider l’opinion, mais elles perdront tout prestige. Vivre hors du mouvement de son époque est une sorte de suicide. Pour rester vivant, il faut combattre, être en rapport avec tout ce qui bouge et s’agite. La grande influence exercée par les riches chez les anciens Romains, dépendait en partie de leur clientèle, de cette foule d’intérêts divers qui s’agitaient autour d’eux et les maintenaient en contact avec toutes les classes de la population. Ces habitudes disparurent avec le monde romain. La tendance à s’isoler, à vivre uniquement pour soi-même, dans un cercle restreint d’égaux, a prévalu peu à peu chez les possesseurs des grosses fortunes. Quelques-uns, aujourd’hui, commencent à sortir de leur exclusivisme et à rentrer dans le mouvement général, par la philanthropie et les œuvres sociales, mais ils sont encore en petit nombre.