Pourquoi toutes les aristocraties, celles du talent, de l’argent et du nom ne s’allieraient-elles pas pour former un corps qui, tout en ayant les yeux largement ouverts sur l’avenir, défendrait ce qui, dans le passé, mérite d’être conservé. La politique serait écartée, un seul but réunirait les efforts : le bonheur des générations futures auxquelles nous avons le devoir de conserver leur part d’héritage, sans entraver leur libre mouvement vers des destinées meilleures.
Mais je me suis écartée de mon sujet, revenons aux privilèges des situations modestes.
L’idée que le bonheur est attaché à la richesse est tellement ancrée dans le cerveau de la jeunesse actuelle qu’il faudra de nombreux efforts collectifs pour l’en arracher. Le désir, ou plutôt la convoitise ardente des biens matériels, domine les cœurs. On me répondra : « Sans ce désir, il n’y aurait pas de progrès. » Et pourquoi donc ? Il est absolument naturel, je l’ai dit déjà, que l’homme veuille améliorer sa position, pour acquérir et donner aux siens l’aisance qui assure la dignité et la liberté. Mais la soif de la richesse est autre chose. Pour juger d’un phénomène, il faut en examiner les conséquences. Or que voyons-nous ? Des âmes avilies par la recherche avide de l’or, des hommes qui vendent leur nom, des femmes qui vendent leur corps, des gens qui marchandent leur conscience, leur liberté, leurs sentiments.
Mettre une digue à ce commerce dégradant, ne serait-ce pas délivrer l’humanité d’un infâme esclavage. On me répondra : « Supprimez la misère, et la plaie que vous déplorez se cicatrisera d’elle-même. » En est-on bien sûr ? Les êtres qui font de la richesse le but de leurs aspirations ardentes ne sont pas les misérables auxquels manque le pain quotidien, mais bien plutôt ceux qui aspirent au superflu et à toutes les jouissances du luxe. Le mot magique : argent ! les affole. Les socialistes, par leur théorie du droit au bien-être, ont fait pénétrer cette aspiration dans les classes populaires. Où s’arrêtera-t-on sur cette voie ? Je n’insisterai pas sur les aberrations morales auxquelles ce besoin conduit les femmes. Passions, amours, fantaisies, que vous êtes donc loin ! De quelle boue sont donc aujourd’hui pétris les cœurs ? Vente et achat ! Le gain justifie tout ; tout s’évalue au dollar. C’est devant lui que les âmes s’aplatissent.
Nous, les Latins qui avons de si belles et de si hautes traditions, nous dont la civilisation remonte si loin dans le passé, pourquoi acceptons-nous le credo des races nouvelles qui datent d’hier ? On parlait récemment de canoniser Christophe Colomb. — « Ah ! non, par exemple, s’écria une Italienne au franc parler. L’idée est baroque, absurde, immorale ! » — « Comment immorale ? Ce génie était un brave homme ! » — « Un brave homme ! Et il a découvert l’Amérique, il a fait de nous de plats valets de l’argent. Et vous voulez le canoniser ? Ah ! non ! par exemple ! »
Une boutade n’est pas un raisonnement, mais toute campagne tendant à éloigner la jeunesse du culte des faux dieux et à lui faire chercher en elle-même les sources profondes et claires qui seules procurent la joie, pourrait aider à remettre en équilibre notre pauvre monde.
CHAPITRE IX
LES AMIES DE L’HOMME
Une vierge est dans ta maison,
Frêle, pudique, — observatrice :
Dès lors il faut que ta raison
Prenne le pas sur ton caprice.
Louis Legendre.
Sous ce titre, je range toutes les femmes qui sont des amies pour l’homme : de la mère à la fille, en passant par les relations fraternelles, amoureuses et amicales qui ont uni jusqu’ici les êtres humains et les uniront toujours. Je ne crois nullement à une société future où les deux sexes seraient en perpétuel conflit, l’un disputant à l’autre les positions acquises et l’autre les défendant âprement. Il n’y aurait d’armistice que durant les rapides contacts, destinés à assurer la continuité de la race, et qui laisseraient les âmes plus distantes encore qu’elles ne l’étaient auparavant.