Si pareille transformation s’accomplissait, toute douceur disparaîtrait de la vie, pour un sexe comme pour l’autre. Les hommes en souffriraient plus que les femmes, car il resterait à celles-ci le tendre instinct de la maternité. Plus tard le conflit pourrait surgir entre les fils et la mère, mais, du moins, pendant quelques années, celle-ci connaîtrait la consolation de chérir et de protéger. L’homme n’aurait même pas ces joies fugitives, l’instinct de l’amour paternel étant peu développé chez lui. Il ne connaîtrait que le côté âpre des relations humaines. Dans sa mère, dans ses sœurs, dans ses filles, dans sa compagne, il verrait les représentantes d’un sexe rival contre lequel il devrait sans cesse se défendre et lutter. Plus d’abandon, plus de confiance ! Chacun tiendrait un fusil sous le bras, prêt à en lâcher les coups, et l’amour deviendrait forcément brutal et cruel. Il ne resterait que le lien des intérêts communs, si le mariage survivait à cette bourrasque. Mais ce lien suffirait-il à maintenir l’organisation de la famille ?
Je suis persuadée que rien de tout ceci n’arrivera, le malaise actuel n’est que passager ; il faut donc l’envisager sereinement, dans ses causes et dans ses effets, comme une manifestation transitoire, et regarder au delà.
Pour porter un jugement sur la situation actuelle des sexes l’un vis-à-vis de l’autre, une grande impartialité est nécessaire, et il faut se débarrasser des préjugés inutiles qui encombrent notre mentalité.
Reconnaissons-le, tout d’abord, il y a eu des torts des deux côtés, et chacun a le droit de se plaindre. Il suffit de regarder autour de soi, pour que cette vérité apparaisse évidente. L’homme a abusé de ses privilèges, et toutes les fois que les révolutions politiques ou les courants d’opinion lui ont permis de réformer les lois, il l’a fait, presque toujours, à son unique avantage, excluant la femme des améliorations et des libertés qu’il s’octroyait à lui-même. Pourquoi ne pas avoir appliqué à sa compagne les doctrines de justice et d’égalité devant la loi qui, depuis plus d’un siècle, régissent le monde, du moins en théorie ? Pourquoi ne l’a-t-il pas libérée, économiquement, de façon spontanée, comme l’on accomplit un acte que la conscience impose ? Pourquoi absorbe-t-il à son profit des métiers qui sont évidemment du ressort de l’autre sexe, et lui enlève-t-il ainsi le gagne-pain auquel celui-ci aurait droit ? Pourquoi laisser la femme légalement désarmée, et se réserver le pouvoir d’abuser d’elle pour ses plaisirs et à son avantage ? Pourquoi lui imposer la ruse et l’hypocrisie comme les seules armes de défense, et la mépriser ensuite parce qu’elle s’en sert ? Les pourquoi pourraient se multiplier à l’infini. Certes, l’homme ne s’est pas montré généreux et la femme s’en est vengée, à sa façon, en cessant de lui donner, sans réserve, son cœur et son dévouement.
En certains pays, les femmes tiennent encore infiniment à l’opinion des hommes[40], par une habitude héréditaire et par la loi de nature, mais, en d’autres, la femme ne voit plus guère dans l’homme qu’un banquier sur lequel il faut tirer le plus possible, ou un appui social que sa vanité exploite. Si l’on pouvait surprendre les rêves des jeunes fiancées d’aujourd’hui, on verrait quel maigre rôle y jouent l’imagination et le sentiment. Ce sont des sources qu’on a négligé de faire jaillir. Quelqu’un, dans l’avenir, les découvrira peut-être ; mais ce sera trop tard pour le bonheur ! Bref, si l’homme n’a pas voulu faire participer sa compagne aux privilèges que lui apportaient les doctrines nouvelles, elle, de son côté, s’apprête à l’isoler de son foyer. Il n’est plus le centre autour duquel convergeaient les âmes féminines de la maison. On ne croit plus guère à sa valeur morale ; il ne règne plus qu’au point de vue économique et social, et dans beaucoup de familles on se ligue volontiers aujourd’hui contre l’opinion du mâle.
[40] Voir dans Faiseurs de peines et Faiseurs de joies le chapitre : Ce que les hommes pensent des femmes.
L’homme, de plus en plus absorbé par l’existence extérieure, la recherche de l’argent et du plaisir, ne s’aperçoit pas qu’il est dépossédé. Une tristesse l’oppresse, sa vie devient de plus en plus lourde, et il n’en devine pas la raison. S’il note certains symptômes, il ne s’en alarme point, il réserve sa colère pour les revendications féministes, pour l’envahissement de l’université par les étudiantes, leur entrée dans les professions libérales, la haute culture demandée par la femme, et, abomination des abominations, le droit de vote ! Il brandit son épée contre ces moulins à vent, sans s’apercevoir que son foyer est miné par un féminisme bien plus redoutable que celui des suffragettes ou des employées des postes et des banques. J’ai dit des moulins à vent, non par manque de respect pour le mouvement actuel, mais parce que le nombre des femmes qui s’astreindront à des études sérieuses et prolongées représentera, longtemps encore, une minorité qui ne fera pas grand tort aux intérêts masculins. Je crois, du reste, malgré les impertinentes théories d’Érasme, que l’homme aurait tout à gagner à la culture de la femme (mère, sœur, fille ou épouse), à tout ce qui augmentera sa compréhension, à tout ce qui la rendra plus apte à la vie et à l’amour.
Au lieu de le comprendre, il perd son temps, avec une puérilité désolante, à combattre un mouvement qui, lorsqu’il sera dégagé de ses exagérations ridicules et de ses prétentions absurdes, donnera des résultats dont il sera le premier à bénéficier, et il ne discerne pas, auprès de lui, le péril terrible qui le guette. Ce ne sont pas les rares savantes, les artistes, les écrivains, les éducatrices qui détruisent peu à peu la position de l’homme dans la famille, mais c’est toute la cohorte des femmes ignorantes et frivoles qui mine sourdement la prépondérance masculine, en réduisant l’homme au rôle de pourvoyeur de son bien-être. Celles-là aussi se déclarent contraires aux justes réformes que leur sexe demande, mais l’esprit de rébellion les a pénétrées, elles proclament leur droit au luxe, au plaisir, aux jouissances de la vanité. Aucune ne consent plus à rester dans l’ombre ; elles veulent se montrer partout, briller n’importe comment, affirmer leur personnalité. L’idée américaine que le mari doit gagner beaucoup de dollars pour mettre sa femme en valeur a envahi peu à peu l’âme des Européennes, et le besoin de chérir et de se dévouer est en train de déserter leur cœur.
Chez les travailleuses sérieuses qui ont appris à connaître l’échelle des valeurs, et savent que, hors du sentiment, il n’y a pas de douceur réelle, on trouve encore un coin d’idéal. Mais chez les autres, les vraies femmes, comme on se plaît à les nommer, la frénésie de l’élégance[41] a remplacé la tendresse. Pour arrêter en elles le développement de goûts plus sérieux et les distraire du désir d’une existence plus digne, les hommes poussent les femmes dans cette direction. Comme je l’ai dit ailleurs, elles ne s’aperçoivent pas du piège, et y tombent. Les hommes, avec une ingénuité tout aussi grande, ne se rendent pas compte que le piège tendu aux femmes se retourne contre eux, car, peu à peu, celles-ci apprennent à vivre pour elles-mêmes, n’ayant plus qu’une préoccupation : la mise en valeur de leur personnalité vaniteuse.