[41] Voir le chapitre : [Les Femmes et la toilette].
Tout cela est gros de conséquences morales autrement graves que les prétentions les plus hardies du féminisme outrancier, les hommes devraient le comprendre et, dans leur propre intérêt, encourager les tendances de leurs sœurs, de leurs filles, de leurs compagnes, vers une vie meilleure, plus intelligente, plus compréhensive, plus réelle. Si elles ne prennent pas cette voie, elles s’engageront sur l’autre, et l’autre sera la désorganisation de la famille, amenée par la frivolité, la vanité et le goût désordonné du luxe qui, après avoir été jadis l’apanage de certaines catégories, s’est emparé peu à peu de toute l’âme féminine.
Retourner en arrière, voilà le souhait de beaucoup d’esprits qui rappellent avec complaisance que lorsque le grand Condé épousa Mlle de Brézé, celle-ci ne savait ni lire, ni écrire ! Mais serait-ce désirable ? Du reste les courants ne se remontent pas. Il faut donc les suivre, mais la marche en avant peut prendre différentes directions. Une seule me paraît bonne et conforme au plan divin qui est aussi le plan de la nature. Au lieu de la délier, il serait utile de resserrer la chaîne qui unit l’homme à la femme, non pas d’une façon sensuelle — à cela, la nature pourvoit, — mais intellectuelle et morale. Ils ont besoin l’un de l’autre, pour donner ce qu’ils ont de meilleur ; ils doivent être réciproquement l’un pour l’autre des chercheurs de sources.
J’ai déjà parlé ailleurs des relations des pères et des filles, des mères et des fils, et j’ai indiqué leur importance pour la formation du caractère. L’influence qu’elles exercent est immense, et rien ne la remplace plus tard dans la vie.
L’intimité entre les mères et les fils a diminué par le fait de la tendance toujours croissante, chez les femmes, d’abandonner leur maison et de s’occuper de toilette et de plaisir. Cependant, on en voit des exemples. La bonté est ce qui touche le plus, dès leur bas âge, le cœur des hommes, pourvu que cette bonté ne soit pas de la faiblesse, car celle-ci n’atteint pas son but vis-à-vis de l’enfant et a des conséquences néfastes sur son caractère. Mais rien ne résiste à la bonté intelligente, à la douceur ferme, sauf les cœurs marqués d’avance pour le vice ou le crime. Quand une mère possède ces qualités, ses fils en gardent le souvenir et l’empreinte durant toutes les années de leur vie. Aussi la responsabilité des mères est-elle effrayante ; elles préparent l’humanité future ; et au lieu d’y penser elles s’occupent surtout de la forme de leurs chapeaux ! Pareille insouciance, pareil aveuglement prouvent à quel point nous sommes inconscients encore de nos responsabilités, et à quel point nous vivons à la surface des choses les plus graves.
On peut dire que, dans chaque homme, l’image de la mère (ou de celle qui l’a moralement remplacée) se reflète. Il n’y a presque pas d’exception à cet égard. A moins d’hérédités particulièrement fâcheuses, ceux qui ont manqué leur avenir le doivent en général à la déraison, à la futilité, à l’ignorance de leur mère. N’ayant pas compris le sens profond de notre passage en ce monde, elle n’a pu le leur enseigner ; or, c’est par la femme surtout que l’homme reçoit les impressions qui concernent la vie intérieure. Avec son intuition plus fine, elle sait les faire pénétrer en lui. Qu’elle soit mère, tante, sœur, éducatrice, elle seule a de l’influence sur l’âme de l’enfant et de l’adolescent. Les hommes durs, brutaux, cyniques n’ont probablement vu autour d’eux, dans les premières années de leur existence, que des femmes ignorantes, futiles ou pires encore ; elles ne leur ont inspiré aucun respect. Comment de pareilles femmes pourraient-elles enseigner la douceur d’âme, le but de la vie, le secret du bonheur ?
L’image de la femme se ternit ainsi d’avance dans le cœur de quelques hommes, et plus tard ils se vengeront du crime, commis envers eux par une mère incapable ou inconsciente, sur toutes les femmes qu’ils rencontreront sur leur route. L’intimité morale entre la mère et le fils donne de si merveilleux résultats, et nous en voyons de si admirables exemples qu’elle devrait tenter toutes les femmes. Combien d’entre elles se plaignent du vide de leur existence ! « Rendez-vous capables d’être les amies de vos fils, cela remplira vos heures, » pourrait-on leur répondre. Recueillir et concentrer en elles-mêmes toutes les forces bonnes pour les répandre ensuite silencieusement sur leurs enfants, n’est-ce pas déjà une raison de vivre ? Dès l’enfance, il faudrait préparer les jeunes filles à ce côté de leur tâche future. Mais qui s’en occupe ? Quand certaines habitudes mentales sont prises, il est dur d’y renoncer, et l’on préfère suivre automatiquement la pente.
Jadis le sentiment tenait lieu, aux femmes, du développement intellectuel qui leur manquait, et par l’amour, seul, elles faisaient brèche dans le cœur de leurs fils. Mais, je le répète, l’affirmation de leur droit à la jouissance distrait aujourd’hui beaucoup de femmes des préoccupations affectueuses. Ayant perdu l’influence du cœur, leur prestige tend à s’effacer de ce côté-là, et les autres qualités leur manquent encore. Ce n’est pas seulement l’activité fiévreuse des journées actuelles, mais plutôt le tourbillon des pensées futiles qui fait perdre aux femmes leurs facultés intuitives et, par conséquent, leur ascendant. L’influence d’un être sur un autre s’exerçant surtout par l’esprit, il faudrait avoir le temps de penser pour que la pensée fût communicative.
Il y a, il est vrai, le travail mystérieux du subconscient, dont, après Leibnitz, parlent tant les modernes psychologues, mais peut-il rayonner sur les autres sans le concours du moi conscient ? Si sainte Monique avait passé sa journée à faire des visites et à combiner la veille les essayages du lendemain, il est probable que saint Augustin ne se serait pas converti, et que l’Église compterait un Père de moins. Toutes les mères ne sont pas destinées à être des Sainte Monique ; elles doivent vivre selon leur temps et dans l’organisation sociale actuelle. On ne leur demande pas de former des Doctores Serafici, mais simplement de faire des hommes dans la noble acception du mot. Une influence puissante s’exerce toujours d’un sexe à l’autre. George Sand disait que, parfois les hommes les plus incapables d’avoir un ascendant quelconque sur les autres hommes en ont un sans bornes sur l’esprit des femmes. La proposition peut être renversée. Pour ce qui est des choses de l’âme, les femmes seules savent mener les hommes. C’est un grand rôle ; elles devraient s’y préparer, en devenant pour leurs fils d’intelligentes amies, assez intelligentes et intuitives pour les comprendre, les deviner et les aider silencieusement.