Le nombre des mères capables de s’élever au-dessus des soins matériels étant encore relativement restreint, le jeune garçon peut trouver, près de lui, une autre amie, sans sortir de la famille. Cette amie est la sœur. Rien de plus salutaire et de plus charmant qu’une intimité de ce genre ! C’est le premier couple parfait dans la pureté absolue. Le développement de la culture chez la jeune fille augmentera le nombre de ces amitiés. Souvent les jeunes gens méprisaient leurs sœurs à cause de leur ignorance et de leur frivolité ; ils refusaient de les considérer comme des camarades. Ce prétexte disparaîtra lorsque tous feront les mêmes études, qu’ils auront les mêmes intérêts et pourront discuter ensemble les mêmes questions intellectuelles.

Le gain, en ce cas, sera réciproque. Les jeunes filles qui sont les amies de leurs frères, n’ont plus, dès aujourd’hui, la puérilité, l’hypocrisie et l’excessive vanité de celles qui vivent dans des milieux trop exclusivement féminins. Et cela pour deux raisons : d’abord, les frères ne les flattent point, les traitent en camarades, et, à l’occasion, se moquent d’elles salutairement. Ensuite, elles auraient honte de manifester devant eux certains préjugés, certaines aspirations sottes, de se permettre certaines grimaces. Elles sont, par conséquent, plus simples, plus décidées, leur esprit est plus ouvert ; elles auront moins de surprises et de déceptions dans la vie. Si je devais choisir une femme, je m’adresserais volontiers à une jeune fille qui a été l’amie de son frère ou de ses frères, elle n’aura pas les allures d’une fausse ingénue, ni d’une vierge à qui l’esprit sera venu trop tôt, elle ne pratiquera pas la coquetterie équivoque et ne verra pas, dans tout homme, un adorateur à encourager ou à éconduire ; elle sera un peu plus dans la vérité de la vie.

Le frère, de son côté, bénéficierait de ces contacts, qu’aucun attrait sensuel ne viendrait troubler, avec un esprit jeune et frais de l’autre sexe. C’est par des sœurs intelligentes et pures qu’il apprendrait à connaître les femmes. Souvent, entre lui et sa mère, la différence d’âge est trop grande ; d’une génération à l’autre, il existe des sauts brusques qui empêchent l’intimité parfaite, à moins que la mère ne soit douée d’une souplesse ou d’une intuitivité spéciale. Avec une sœur, on vibre plus facilement à l’unisson. Dans l’âme de tout homme qui a été l’ami de ses sœurs, on trouve, pour les femmes, un fond de respect et d’amitié qui manque au cœur de ceux qui n’ont pas connu ce genre d’intimité. Ils comprennent qu’il y a dans la femme autre chose que le simple art de plaire ou d’éveiller des désirs, et il leur arrive de penser, en rencontrant des jeunes filles dans le monde, qu’elles sont, peut-être, pour leurs frères, des camarades affectueuses, dignes, par conséquent, d’être respectées.

L’histoire et la littérature nous ont fourni quelques exemples d’amitiés fraternelles célèbres : la sœur de Charles-Quint, — qui l’appelait « Mon tout, après Dieu », — celle de François Ier, d’autres encore. Mais, en général, ce sentiment a été trop négligé ; l’humanité pourrait en tirer un plus grand parti ; c’est encore un champ en friche que l’éducation mixte[42] rendra fertile, en augmentant les contacts intellectuels entre les frères et les sœurs. Le poète italien, Giovanni Pascoli, a éprouvé ce sentiment dans sa plénitude, et il pourrait écrire, sur la douceur de l’amitié fraternelle, un volume de prose ou de vers qui ouvrirait bien des horizons. On dirait que c’est la part des poètes. Sans parler de Chateaubriand, François Coppée a connu, lui aussi, l’affection tendre et exclusive d’une sœur et l’on pourrait citer d’autres exemples encore.

[42] Par école mixte, je n’entends pas pour les jeunes gens des repas, des récréations, des parties en commun, mais les cours, auxquels les élèves des deux sexes assisteraient dans la même salle. Les frères et les sœurs auraient ainsi un fonds d’études semblables qui les rapprocheraient.

La jeune fille, en quête d’une amitié sentimentale avec une compagne d’école ou de cours dont elle ne sait rien, et que, la plupart du temps, elle n’aime pas, trouverait à la maison, dans son frère, un camarade plus intéressant et plus sain. Cette intimité lui serait autrement profitable que celle de la jeune pimbêche, élevée au rôle de confidente, avec qui elle échange ces menus propos insignifiants qui marquent le cerveau des femmes d’une empreinte si puérile. Par crainte des moqueries, la sœur n’ose mettre le frère au courant de certaines pensées prétentieuses, tandis qu’avec ses compagnes elle se complaît dans d’inutiles répétitions, de conversations entendues à la dérobée, de romans vécus ou lus, dans des confidences dont son ignorance l’empêche souvent de comprendre l’absurdité.

L’on prétend, depuis des siècles, que l’esprit vient vite aux filles. La nature, sans doute, pourvoit au développement de cette science précoce, mais les amies y aident puissamment. Dans l’opérette jadis célèbre : La fille de Madame Angot, Clairette et Mademoiselle Lange évoquent leurs souvenirs et tout ce « qu’une fois les portes closes, il se disait de choses, dans cette pension-là ». Que n’a-t-on pas raconté sur les couvents et les pensionnats ? En effet, les agglomérations de jeunes filles sont, malgré la surveillance la plus rigoureuse, des écoles de corruption. Et point n’est besoin de vivre sous le même toit, le contact de l’externat suffit. Fatalement, celle qui sait initie celle qui ignore, et c’est une traînée de poudre. Il y a certainement entre jeunes filles des amitiés charmantes, et je ne voudrais en priver personne ; mais il en est de si fades et pernicieuses, qu’on ne peut les absoudre et les protéger en bloc. Avec le développement de la culture féminine, les amitiés de pensionnaires prendront et ont déjà pris une autre allure, mais elles sont encore périlleuses, le premier instinct des jeunes filles étant de communiquer aux autres tout ce que leur curiosité en éveil a pu découvrir.

Je ne crois nullement que, dans l’état social actuel, l’ignorance soit utile ou représente un bon préservatif. Pour douloureux que cela puisse être, il faut, je crois, initier les jeunes filles aux réalités de l’existence. Mais il y a un abîme entre la simple connaissance des mystères de la vie et l’instruction à la fois incomplète et dépravée que les compagnes de pension se donnent parfois sur certains côtés de l’amour et sur le dessous des scandales mondains. Cette dernière forme d’initiation me paraît la plus dangereuse, bien qu’elle ait été jusqu’ici préférée, les parents trouvant plus commode d’abandonner au hasard la grave révélation.

L’intimité fraternelle empêchera les initiations trop précoces, les frères étant, d’ordinaire, assez jaloux de l’innocence de leurs sœurs ! Pour leur part, les jeunes gens ont énormément à gagner, eux aussi, à ces contacts avec de jeunes et pures intelligences féminines. Après les rapports quotidiens avec des camarades parfois grossiers et souvent vulgaires, l’amitié d’une sœur s’exercera rafraîchissante. La nécessité d’éviter, avec elle, les termes brutaux, et d’apprendre à présenter sa pensée d’une façon digne et convenable sera un excellent exercice intellectuel et moral. Ainsi le jeune homme perdra moins de vue le côté répréhensible de certaines choses, — ce qui lui arrive facilement, s’il n’est forcé à aucune retenue de langage, — et il sentira constamment la responsabilité de ses paroles et de ses pensées. Or, c’est le fait de l’oublier qui dévoie les consciences.