L’attraction d’un sexe sur l’autre n’est pas seulement physique, elle est sensible aussi sur le cerveau et sur l’âme. Lorsque ses sentiments affectifs seront satisfaits par une douce intimité fraternelle, le jeune homme courra peut-être avec moins de hâte vers l’amour. En tout cas, il livrera moins facilement à la première venue les secrets de sa vie intérieure et se gardera mieux pour sa compagne future. Les jeunes gens qui connaissent et goûtent les intimités féminines de la famille sont, en effet, ceux dont la jeunesse se conserve plus digne et plus intacte. Jusqu’ici, l’occasion de ces rapports étroits se présentait rarement : les études communes les rendront plus faciles. Ceux qui sauront en profiter apprendront à connaître des relations très douces et se prépareront, en outre, pour tout le cours de leur vie un abri sûr où se réfugier les jours d’orage.
Une autre amitié également douce, également préservatrice et également utile attend l’homme vers le déclin de la vie, mais il faut qu’il la désire et la prépare. Le père qui ne se sera pas soucié du développement de la psyché de ses enfants pourra difficilement devenir l’ami de ses filles. Ce genre d’amitié demande de part et d’autre, sinon une véritable supériorité, du moins un certain développement d’esprit. Si le père est médiocre, l’âme de la fille ne se tournera pas vers lui ; de même pour celle du père, si la fille est sotte ! Attiré par sa beauté, sa fraîcheur, la gentillesse de ses façons, il pourra la rechercher un instant, s’en parer durant quelques promenades, mais l’intimité ne durera pas, ne se développera pas… Son essence est spéciale ; généralement elle prend naissance dans l’imagination de la fille, séduite par la force, le calme, la logique de l’homme. Surtout si la mère est agitée, nerveuse, puérile, la psyché de l’enfant la poussera vers le père. Elle sent d’instinct que de sa bouche vont sortir les paroles raisonnables dont l’âme enfantine, affamée de logique, a un si ardent besoin. Les pensées déraisonnables et les faux points de vue qui obscurcissent la mentalité de la jeunesse et la jettent dans le doute et dans l’effroi sont souvent la réaction de ce besoin non satisfait.
Le désir des forces calmes qu’elle ne trouve pas en elle-même, ni chez les femmes de son entourage, est l’un des plus forts sentiments qui entraîne vers son père l’enfant intelligente. Mais la plupart des hommes, absorbés par le tourbillon des affaires, ne s’aperçoivent pas de cette attirance qu’ils exercent, ou ne lui prêtent qu’une attention distraite. Quelques caresses, et c’est tout ! Peu à peu, la petite ou la grande fille, ne se voyant ni comprise ni devinée, se replie sur elle-même, non parce que le père perd son prestige, mais simplement parce que la distance entre eux est trop grande ; avec sa fine intuition féminine, l’enfant comprend que, pour la franchir, il faudrait des efforts patients dont elle ne se sent pas capable. Et ainsi meurt, avant de naître, une des plus douces intimités que le sort puisse offrir. Parfois, plus tard, le hasard devient favorable à la fille : une circonstance fortuite la met en contact avec la mentalité paternelle, mais souvent il est trop tard ; les habitudes prises les entraînent chacun d’un côté opposé ; leurs pensées ne peuvent se confondre. Le père ne parvient plus à modeler et à élever l’esprit de la fille, dont il a négligé la formation intellectuelle et morale. Il se trouve en face d’une inconnue ! C’est dès l’enfance que ce travail devrait commencer.
Les exemples d’affections de ce genre sont nombreux dans la littérature et dans l’histoire : Antigone, Cordélia, les filles de Milton, et dans les vies plus humbles, que de cas semblables à ceux-ci ! Mais il s’agit là, surtout, du dévouement filial, consolateur des suprêmes infortunes, et où la pitié joue le rôle principal. C’est le père, privé de sa force, s’appuyant sur sa fille, soutenu par sa fille. L’intimité que je voudrais voir plus fréquente serait celle du père guidant, intellectuellement, la fille chez qui il trouverait, en échange, des sources d’eaux fraîches et purificatrices.
A une époque où les mœurs, certes, n’étaient pas rigides ni les sentiments raffinés et doux, un homme sentit si vivement la tendresse paternelle que rien n’égala jamais, en ce genre, les accents avec lesquels il l’exprima. Je veux parler de Cicéron. « Je retrouve en elle, disait-il à propos de Tullia, mes traits, ma parole, mon âme. » Il l’avait élevée à sa façon, écrit M. Gaston Boissier, l’initiant à ses études et lui communiquant le goût des choses de l’esprit. Quand elle mourut, la douleur de Cicéron fut immense : « Ma fille au moins me restait : j’avais où me retirer et me reposer. Le charme de son entretien me faisait oublier tous mes soucis et tous mes chagrins ; mais l’affreuse blessure que j’ai reçue en la perdant, a rouvert toutes celles que je croyais fermées. »
J’avais où me retirer et me reposer, ces mots disent tout. C’est ce que les hommes devraient rechercher, ce que l’affection d’une fille, — si on l’a formée à son image, — peut donner. Elle donne peut-être davantage encore, car qui peut mesurer l’influence d’un semblable amour sur la mentalité d’un homme et sur sa façon de comprendre la vie ? Parmi les Romains de son temps, Cicéron a été, certes, malgré sa déplorable faiblesse morale, l’un des plus purs, des plus humains, des plus honnêtes. Savons-nous de combien d’erreurs et de faiblesses sa tendresse pour Tullia l’a sauvé ?
Nous connaissons la vie du grand orateur, mais dans combien d’existences plus obscures le même phénomène s’est-il reproduit ? Combien de pères ont été délivrés des mauvaises fièvres, maintenus à une certaine hauteur morale par la fille intelligente qu’ils avaient élevée jusqu’à eux !
C’est pour toi seul qu’il est besoin
Dorénavant d’être sévère…