Il y a les amitiés amoureuses, et ce sont les plus charmantes et les plus solides, quand c’est l’amitié qui prend finalement le dessus. On a passé par l’épreuve du feu, et l’on ne craint plus rien ; on a cependant aperçu les portes d’or, et un attendrissement se mêle à la confiance, à l’estime et à la sympathie intellectuelles, bases de tout attachement sérieux. L’impression qu’on aurait pu s’aimer autrement met une poésie aux choses, et la camaraderie devient plus douce, plus respectueuse même… L’homme qui est l’ami d’une femme, pour laquelle il a ressenti des velléités de tendresse, a gagné un des gros lots de la vie sentimentale.
Mais alors, dira-t-on, il n’y aurait pas de meilleures amies que les femmes qu’on a cessé d’aimer. Avec elles, les souvenirs seraient plus puissants encore. Ils sont trop puissants, justement ; ils créent une situation délicate qui circonscrit la confiance et empêche les confidences… La passion, gardons-nous de l’oublier, ne s’éteint pas à la même minute chez les êtres qui se sont aimés. Un des cœurs reste douloureusement meurtri par la séparation ; souvent des regrets le rongent, sous la résignation apparente ; la dignité fait taire les plaintes, et par élégance morale, le visage reste souriant, l’accueil amical, mais quelque chose crie en dedans.
Cela arrive aux femmes, et aux hommes aussi. J’en ai connu un qui, des années après la rupture, disait encore en montrant son cœur : « Cela me fait toujours mal là ! » Et c’était un homme de peu de paroles, dur et froid d’apparence, qui détestait la sentimentalité fade, sous toutes ses formes. D’autre part, le premier qui s’est détaché a plus ou moins l’intuition de l’état d’âme de l’autre, et cela le gêne dans ses épanchements. L’amitié des anciens amants et des anciens fiancés est donc plutôt une sorte d’attachement fait de souvenirs réciproques, qu’une affection active et consolante. Celles-ci doivent être cherchées ailleurs, dans les affinités morales et intellectuelles que nos cœurs et nos intelligences sentent parfois avec force.
Évidemment l’amitié entre personnes d’un sexe différent demande une certaine élévation d’esprit, et ce qu’on pourrait appeler des facultés réceptives. Les femmes, auxquelles ces facultés manquent, auront rarement des amis masculins, car elles ne leur offrent pas ce qu’ils cherchent, une âme où déposer leurs pensées et développer leurs aspirations. Les hommes ambitieux, mais assez intelligents pour douter d’eux-mêmes parfois, éprouvent presque tous le besoin d’une amitié féminine qui les encourage et les soutienne. Sentir qu’une femme croit en eux, les trouve dignes des premières places, de la célébrité, de la gloire, est, pour leur orgueil, un baume précieux. D’autres, les sentimentaux, recherchent aussi ce genre d’amitié ; ils veulent des confidentes, car en racontant leurs amours à une autre femme, ils les goûtent mieux ! Quelques-uns, plus raffinés, plus délicats, plus altruistes, s’intéressent à la femme, pour elle-même, et trouvent du plaisir à étudier sa psychologie : ce sont des amis dévoués et charmants. Cette façon de comprendre l’amitié indique qu’elle aurait pu facilement se changer en amour.
Chez la femme, le désir de l’amitié masculine[44] est presque toujours intellectuel ; jadis, un besoin instinctif de protection la lui faisait rechercher, mais ce besoin est bien moins puissant aujourd’hui. La vanité entre aussi, pour une part, dans ce sentiment, quand il s’agit d’hommes célèbres, mais sa véritable racine est cet instinct de soutenir et de consoler, qui est propre à toutes les femmes. Elles éprouvent une sorte d’orgueil à relever le courage abattu de l’homme, cet être orgueilleux qui se croit leur supérieur et qui pourtant, à certaines heures, se tourne humblement vers elles pour qu’elles essuient ses larmes et le consolent dans ses déboires.
[44] Ce désir n’est pas senti par les Orientales : « Pauvres sœurs d’Europe, combien je vous plains de voir des hommes, toute la journée ! » disait à la princesse Murat une femme de harem. Les Désenchantées, de Loti, sont une exception.
J’ai connu des femmes, amies parfaites, désintéressées et tendres ; elles donnent bien davantage que l’homme, en ces sortes de contrats moraux, mais elles sont peut-être moins sincères que lui, elles ne se livrent pas autant ; elles ont des réserves où l’ami ne pénètre pas. C’est que jamais la femme n’a tout à fait confiance dans l’homme ; une longue suite de trahisons l’en empêche ! Sans en avoir conscience, elle sent en elle-même les torts dont les femmes ont été victimes, depuis que le monde existe, et dans l’homme elle voit l’oppresseur de l’espèce. Elle l’adorera, elle donnera pour lui sa vie, son honneur, mais elle n’aura jamais en lui une confiance complète ! L’homme, en général, ne s’aperçoit pas de cette méfiance, — il a si peu d’intuition, — et le plaisir que lui donne l’amitié de la femme n’en est nullement gâté. Elle, de son côté, trouve dans ces contacts, avec la mentalité masculine, un élargissement de la sienne, et arrive ainsi à une plus juste conception de la vie. Le gain est donc réciproque : la femme adoucit et raffine l’âme de l’homme ; lui, de son côté, donne la force, la raison, la logique.
Les nuances de ce sentiment, l’un des meilleurs et des plus élevés que l’humanité connaisse, sont infinies ; elles échappent à l’analyse, et l’on ne peut les ranger par catégories. L’amitié naît des circonstances à travers lesquelles nous évoluons et des rencontres fortuites. Le hasard, quand il a quelque chose en vue, met sur notre route l’ami ou l’amie qui doivent nous aider à l’accomplir. Que certaines amitiés soient réellement les instruments de la Providence, nous nous en rendons compte ; souvent, il est vrai, la signification de certains contacts reste mystérieuse, mais elle n’en existe pas moins ; seulement nos yeux de demi-aveugles ne la perçoivent pas.
J’ai dit ailleurs[45] combien ces amitiés mixtes étaient précieuses, et combien elles pourraient servir à un rapprochement de l’homme et de la femme, sur un plan plus élevé que celui où ils ont évolué jusqu’ici. Ils ne doivent pas se considérer uniquement sous l’aspect du possesseur et de la possédée, mais plutôt comme deux êtres auxquels Dieu a confié, il est vrai, la continuation de l’espèce, mais à qui il a donné deux âmes immortelles, destinées à s’aider réciproquement, pour mieux comprendre le sens profond de leur passage sur cette terre. Ainsi durent s’aimer Michel Ange et Vittoria Colonna. Il faut évidemment un peu de courage pour braver les calomnies du monde. Saint Jérôme qui s’était retiré à Ostie pour fuir les méchants propos de Rome, au sujet de ses amitiés féminines, écrivait à un ami : « Salue Paule et Eustochie ; que le monde le veuille ou non, elles sont miennes en Christ. »
[45] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.