Un monde nouveau se prépare, une révolution morale est en train de s’accomplir ; l’homme et la femme traversent une crise qui ira s’accentuant, si celui qui a été jusqu’ici le maître de la situation ne comprend pas que pour garder son prestige, il doit se montrer généreux. Si les hommes devenaient les amis de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs filles, ils se résigneraient de meilleure grâce au changement inévitable, et ils parviendraient en même temps à maintenir leur autorité sous une autre forme, forme plus juste, plus moderne et plus respectueuse de l’âme humaine.

CHAPITRE X
L’APPEL

As the essence of courage is to stake one’s life on a possibility, so the essence of faith is to believe that the possibility exist.

William Salter.

Dans certaines campagnes de France, lorsque la sécheresse dure de façon exceptionnelle, on a coutume de dire : « Il ne pleut pas, parce que l’appel manque ! » Ces mots signifient que la terre, trop aride, ne renferme plus l’humidité indispensable pour attirer celle de l’atmosphère et la faire se condenser en eau. En effet, jour après jour, l’on voit le ciel se couvrir de nuages qui se dissipent avant de s’être répandus en ondée bienfaisante. Cette attente, toujours déçue, dure des semaines et même des mois, jusqu’à ce qu’une tempête impétueuse, venue souvent de très loin, force les cataractes du ciel à s’ouvrir. Le phénomène ne peut s’expliquer, scientifiquement, d’une façon aussi simpliste, mais n’y a-t-il pas un fond de vérité dans la tradition populaire ? Ne voyons-nous pas le même phénomène se produire dans le monde moral et intellectuel ? Quand un état de sécheresse se prolonge dans l’âme, c’est sans doute l’appel qui manque ; rien, au dedans de nous, n’attire les forces bienfaisantes et fécondes.

Une bonne partie des faits moraux, qui nous étonnent, nous déconcertent et nous troublent, pourraient s’éclaircir de cette façon ; et l’explication une fois admise, je crois que nos points de vue, nos jugements et nos perspectives se modifieraient singulièrement. Tout s’élargirait devant nous, nos horizons deviendraient sans limites, et l’ennui, le terrible ennui, serait banni de la vie, puisque tous, dans la mesure de nos forces, nous pourrions devenir une usine en mouvement, capable de renouveler et de varier indéfiniment sa production et ses résultats.

Lorsqu’Adam et Ève, dans le jardin d’Éden, touchèrent à l’arbre défendu, ils ne durent pas mordre très avant au fruit de la connaissance du bien et du mal, car aujourd’hui encore, après tant de civilisations disparues et de siècles écoulés, l’homme est à peine arrivé au seuil des vérités profondes qu’il commence vaguement à entrevoir. L’une d’elles est probablement cette force mystérieuse dont nous disposons, sans l’employer, du moins de façon consciente, et que les paysans, désespérés des longues sécheresses, nomment l’appel.


Le récit de la Genèse nous ayant montré l’Éternel courroucé et presque inquiet de la désobéissance d’Adam, les esprits timorés estiment dangereux tout ce qui pourrait révéler à l’homme les pouvoirs qu’il détient en lui-même. Des craintes analogues épouvantaient les païens : le sort de Prométhée et d’Icare leur avait donné une tragique leçon. Vouloir ravir le feu du ciel, c’est-à-dire évoluer trop rapidement, était une offense aux dieux. Nous devions rester sur le plan où ils nous avaient placés, sans essayer de développer les forces secrètes que parfois nous sentions en nous. Cette crainte, qui avait sa racine dans la peur des contacts démoniaques, — hantise des imaginations du Moyen Age, — et des pratiques de la magie, qui avait mauvaise réputation et sentait le soufre, semble puérile aujourd’hui, et contraire au sentiment religieux moderne qui pousse l’homme à atteindre, par le désir, le Dieu qu’il adore.

Ce besoin d’union et d’harmonie avec les forces divines est le secret de tout progrès et de tout perfectionnement, il n’y en a pas d’autre, et il est conforme aux enseignements des Évangiles. Les promesses faites à l’homme dépassent tout ce que l’imagination humaine peut concevoir. Par la foi, tous les pouvoirs lui sont accordés, parce que, par la foi, les forces divines agissent en lui. L’homme a tellement douté de lui-même, et hélas ! souvent avec raison, qu’il s’est habitué à considérer ces promesses comme réservées exclusivement aux êtres exceptionnels, aux grands initiés ; aux apôtres. En cela, il se trompe, les promesses sont claires et s’adressent à toutes les âmes chez lesquelles le miracle de la foi s’est accompli.

Si nous acceptons, au contraire, l’explication d’après laquelle nous possédons ces forces par l’effet d’une grande loi universelle que Jésus est venu révéler aux hommes, notre devoir est de nous conformer à cette loi, et d’essayer avec notre ego supérieur de progresser vers Dieu. Évidemment, tous les êtres n’occupent pas le même degré dans l’échelle des valeurs ; quelles que soient nos croyances, il est impossible de le nier, et les simples évolutionnistes l’admettent, eux aussi.