Sans rechercher les causes de ces diversités de niveau, il est certain que les âmes et les esprits des hommes se trouvent à des distances considérables. En le constatant on serait tenté d’admettre la théorie de plusieurs existences successives dans le corps physique, c’est-à-dire sur notre planète. Mais qu’ils aient ou non le souvenir de vies antérieures, il est hors de doute que l’on trouve, chez quelques individus, des indices de besoins spirituels ou psychiques très supérieurs à ceux qui tourmentent le reste des hommes.
Ces besoins ne sont pas toujours le résultat héréditaire d’une longue suite d’ancêtres cultivés, car souvent l’âme de leurs descendants est muette, engourdie dans le bien-être matériel trop raffiné ou stérilisée par une cérébralité trop accentuée. Au contraire, ces besoins se rencontrent parfois là où l’on s’y attendait le moins ! Un mot, un regard, une simple expression de visage révèlent tout à coup des aspirations vers le divin, indiquent des sources profondes de vie intérieure. Dans ces êtres-là, des puissances sont en activité ou commencent à sortir du sommeil où nous les avions laissées. On dirait des oiseaux qui battent des ailes, joyeusement ou éperdument, contre les barreaux de leur cage ; on peut les aider, mais on n’a pas besoin de les convaincre, les voix secrètes de l’âme les ont déjà avertis, leurs yeux perçoivent les horizons lumineux à travers les lourds nuages qui les cachent encore. Ce sont les riches, les élus, ceux que l’hôte mystérieux visite souvent, ou qui, du moins, sont au seuil de ces richesses, de cette élection, de ces visites…
Dans d’autres cas, on a beau frapper aux portes des âmes, rien ne répond ; les coups redoublés du marteau d’airain ne produisent aucune vibration. Toute la vie est à l’extérieur : au-dedans, il n’y a que le vide. Je ne parle point ici des hommes et des femmes qui vivent uniquement pour la jouissance ou l’ambition vulgaire, mais d’une élite intellectuelle qui connaît déjà la pitié, prend une large part à la vie sociale et dont la moralité, dans le sens courant du mot, est reconnue. Leur esprit est comme prisonnier du visible et du tangible, ils ne peuvent les dépasser. Ils croient au pouvoir de la volonté se manifestant par des efforts d’activité et d’intelligence, et admettent peut-être même les effets de la prière, comme une grâce accordée à ceux qui pratiquent les bonnes œuvres. Il est inutile de leur dire qu’ils possèdent une faculté, qui a le don d’appeler les forces bienfaisantes, et que, n’en usant pas, ils renoncent à la joie, au pouvoir, à tous les dons qu’ils pourraient répandre autour d’eux. Un sourire de sagesse sceptique serait leur seule réponse. Ils sont plus fermés à la connaissance des choses intérieures que ne le sont souvent les plus scandaleux pécheurs. Ce n’est point pour eux que ce chapitre est écrit. Leur heure n’est pas venue encore. Viendra-t-elle sur cette terre ? Devront-ils renaître une fois encore, ou sera-ce dans d’autres mondes que la révélation se fera pour eux ? Ils le sauront, mais nous l’ignorerons probablement toujours.
La possibilité de l’appel efficace n’est pas, comme nous l’avons vu, accessible à tous. Par une loi générale, ses effets bienfaisants ne peuvent se réaliser que dans certaines conditions d’âme. Quand elles manquent, rien ne répond, et c’est absolument logique. L’illogisme apparent commence lorsque les conditions mentales et morales existent et qu’aucun résultat ne s’obtient. Les causes de ce phénomène négatif peuvent se ramener à deux principales : l’ignorance et l’égoïsme.
Que de fois, en effet, malgré nos velléités de vie intérieure et nos essais en ce sens, nous ne nous rendons pas compte de ce qui s’agite au dedans de nous ! Les eaux bouillonnent sur place, mais elles ne se canalisent pas et ne peuvent féconder le sol. On est agité de douloureux désirs, et la déprimante sensation des forces inemployées alourdit le cœur. Si nous savions, toutes les heures du jour ne suffiraient pas à l’incessante activité morale que nous pourrions déployer ! Que d’angoisses intérieures seraient apaisées par le sentiment de ne pas rester inertes, d’être capables d’agir pour nous et pour les autres, sans nous agiter, sans perdre le calme et l’équilibre… Seulement il faut savoir pour cela, et vouloir ou, pour mieux dire, apprendre à vouloir !
Combien de livres ont été écrits sur l’éducation de la volonté ! On ne saurait assez les lire et les relire. Sans elle, il n’y a pas de beauté dans la vie, car nous ne pouvons nous intéresser qu’aux êtres capables de vouloir quelque chose et de le vouloir avec suite. Non que la volonté suffise pour l’appel ; on peut avoir une volonté de fer et ignorer la force de l’appel, mais sans elle, nous ne pouvons exercer ce pouvoir. L’une des premières choses indispensables à tout homme qui veut exercer les forces qu’il sait posséder est donc la volonté. Sans elle, pas de concentration intérieure possible, et sans concentration, pas de résultats intérieurs ou extérieurs.
Or rien n’est plus difficile à l’âme humaine que de se fixer longuement sur une idée ou sur un sentiment. Sauf certains esprits éminemment spéculatifs, notre légèreté nous distrait, empêche la persévérance mentale. Les femmes surtout sont rebelles à cette tension. Leur instinct les pousse à ne pas se fixer, à ouvrir curieusement plusieurs livres en même temps, sans aller jusqu’au bout de leur lecture ; en amour aussi elles pensent à mille choses à la fois et ont des distractions continuelles, même si elles sont incapables d’une infidélité ou d’une velléité d’inconstance.
Pour elles, par conséquent, la concentration féconde est plus difficile, mais elles ont, comme compensation, l’intuition rapide, et arrivent d’un bond, là où l’esprit spéculatif de l’homme ne parvient qu’au prix de pénibles efforts. Sans avoir besoin de s’appuyer sur des connaissances extérieures acquises ou des données hypothétiques, elles atteignent, grâce à leurs facultés intuitives, des sommets qui, sans ces facultés, leur seraient toujours demeurés inaccessibles. Je crois donc que les femmes, malgré leur mentalité volage, peuvent mettre en action les forces de l’appel bien mieux que les hommes. Le sentiment religieux leur est plus familier, pour mille et une causes. Elles le sentent avec intimité, tous les jours de leur vie, tandis que les hommes le réservent pour les grandes occasions solennelles, les tragédies du cœur et de l’âme. Or, le sentiment religieux ou, pour mieux dire, l’habitude de la prière et des communications avec le divin facilite ces élans, qui forcent, pour ainsi dire, les réponses de Dieu. « Si l’on fermait les églises, où donc iraient pleurer les femmes ? » disait Maupassant, qui ne peut, certes, être accusé d’avoir donné une importance extrême à la vie religieuse.
En effet, chez la femme, à quelque degré de moralité qu’elle soit arrivée, le besoin de recourir à l’au-delà se manifeste. Des protestations se font entendre : « C’était une indigne faiblesse que nous avons vaincue. Aujourd’hui notre esprit est libre, il repousse les fables, il a rompu toute complicité avec les fausses espérances. » Ces voix triomphantes et dures éclatent comme des fanfares, et les visages de ces femmes qui renient toutes les traditions qui ont consolé le lit de mort de leur mère et protégé leur berceau, ont une expression de farouche orgueil ; ils rient, et les bouches s’élargissent dans un sourire victorieux. Mais puisqu’elles sont si certaines de l’affranchissement, pourquoi leurs yeux sont-ils si tristes ? Dans le fond de leurs prunelles, quelque chose pleure. Tandis qu’elles proclament leur droit à la joie, l’angoisse du reniement passe sur leurs âmes, et elles pressentent peut-être que le joug nouveau, dont elles se sont si allégrement chargées, pèsera sur elles plus lourdement que l’ancien.