Pour que ces consciences soient ramenées à l’unité finale, il est peut-être nécessaire qu’elles traversent la période du reniement, mais il est certain que si elles ont réellement étouffé en leur cœur toute aspiration vers le monde invisible, il leur sera impossible de recourir efficacement à lui. Les merveilleux résultats de l’appel n’appartiennent qu’à ceux, hommes ou femmes, qui tendent de tout leur être à l’harmonieuse union avec les forces divines. Ils appellent, et on leur répond.

Avoir l’intuition, même vague, de l’existence de cette loi, et ne pas tout tenter pour la connaître, ou la connaître et ne pas en profiter, est-ce, de la part de l’homme, démence ou idiotisme ? L’un et l’autre, sans doute, mais le principal facteur de cet aveuglement absurde est que nos âmes sont trop superficielles pour pouvoir supporter le sublime.

L’appel n’est pas précisément la prière, — il me semble que la prière est davantage un acte d’adoration, d’humilité, de reconnaissance… L’appel est comme une force d’attraction qui sort de nous et attire d’autres forces qui se répandent en ondée bienfaisante sur nos âmes et nos vies. Nous pouvons appeler à nous les grâces spirituelles, la richesse matérielle, la puissance intellectuelle et morale, et il est probable que toutes ces choses deviendront nôtres, pourvu qu’en les réclamant, notre intention ne soit pas égoïste. Le personnalisme arrête net le miracle. Je suis tellement persuadée de la vérité de ce dernier fait, que rien ne m’attriste comme d’entendre les gens dire que par certaines actions ils se préparent des mérites. Une pareille pensée doit détruire l’efficacité des plus grands dévouements.


En restant uniquement dans le domaine terrestre, — sur le plan physique, comme diraient les théosophes, — la même loi trouve son application dans les rapports des hommes entre eux. L’appel y est également efficace. Nous pouvons parler silencieusement au cœur des autres et leur demander ce que nous voulons d’eux. Or, le faisons-nous ? Je ne veux pas tomber dans le système de la New Thought américaine, qui, malgré certaines conceptions vraies et nobles, matérialise un peu, il me semble, les résultats de la pensée. Mais il est certain que, dans nos rapports sociaux ou de sentiment, nous négligeons des forces immenses que nous avons à notre portée.

Quand nous voulons convaincre, nous nous servons beaucoup trop du raisonnement et de la parole ; quand nous voulons toucher également, et si nous avons des reproches à adresser, nous employons le même système. C’est bon pour ceux qui ne savent pas. Ceux qui savent devraient comprendre que ce sont là de faibles moyens, comparés à ceux dont ils pourraient disposer. J’en suis intimement persuadée, par intuition et par expérience. Seulement, l’application de cette méthode exige des habitudes de concentration qu’il est difficile de maintenir, et des états de conscience qu’on ne peut atteindre constamment. Parfois on réussit à employer ces moyens, et on constate leur merveilleuse puissance ; puis la paresse et l’esprit superficiel prennent le dessus, et nous recourons de nouveau aux systèmes insuffisants auxquels nous sommes habitués, par tradition, dès l’enfance.

Certes, la parole est la plus grande force de persuasion que Dieu ait donnée à l’homme. Nous avons vu l’éloquence entraîner des foules, nous avons entendu des voix insinuantes porter la conviction dans les cœurs, et des accents indignés faire trembler les consciences. Mais ces dons spéciaux sont le privilège d’un très petit nombre d’individus : les Cicérons et les Savonaroles sont rares ; les ensorceleurs et les ensorceleuses intelligents, capables de galvaniser ou de transformer les pensées de ceux à qui ils s’adressent, ne se trouvent pas non plus à chaque carrefour. Si eux seuls pouvaient exercer de l’influence, cela limiterait par trop le pouvoir réciproque des êtres, les uns sur les autres. Du reste, qui nous affirme qu’à la parole, ces grands preneurs d’âmes ne joignaient pas la concentration de la pensée, et la volonté d’agir par ce moyen aussi. Certes, quand Savonarole faisait tressaillir les consciences de la Florence élégante, corrompue et raffinée du quinzième siècle, et osait s’attaquer aux vices des Borgia, un élan de son être mettait probablement sa force en communication avec les forces divines, et celles-ci donnaient à sa voix l’irrésistible pouvoir qu’elle exerça sur l’âme italienne de son époque. Cicéron, lui, ne croyait pas aux dieux, mais c’était un intuitif, et, par ses sentiments de douceur et d’humanité, il appartenait d’avance à la société nouvelle que les paroles de Jésus, qui n’était pas né encore, allaient créer ; il était donc en rapport avec les puissances invisibles qui détiennent les secrets de l’avenir. Mais abandonnons ces colosses de l’éloquence, et revenons à la vie d’aujourd’hui et aux hommes de moyenne grandeur.

Tous ceux qui réfléchissent et qui ont l’habitude d’écouter les voix intérieures, reconnaissent, dans l’âme, l’existence d’un travail auquel notre intelligence ne participe pas directement, mais dont il est impossible de nier l’existence. La psychologie scientifique lui donne différents noms et le divise en deux catégories : le subconscient fait de nos expériences, et le subconscient qui est une sorte de prescience de l’inconnu et de l’avenir. Cette théorie se rattache à celle de Leibnitz. Par elle, nous sommes reliés au mystère, et ceci prouve qu’il existe en nous des forces mystérieuses, supérieures à celles que notre raison peut déterminer. Dans toutes les routes suivies par l’intelligence humaine, le phénomène se manifeste. Mais il est frappant surtout chez les artistes et les écrivains. Qu’est, au fond, l’inspiration, sinon l’œuvre du subconscient ? Elle arrive soudainement, en coup de foudre, après de longs efforts qui n’avaient abouti qu’au découragement. Une idée nous hante, on voudrait l’exprimer, la développer, et le cerveau s’épuise en vaines recherches. Tout à coup, alors que parfois l’on n’y pensait plus, l’idée, semblable à un fleuve débordant, se déroule agrandie sous les yeux.

Que de fois l’écrivain, devant l’article à faire, s’arrête découragé ; il lui semble ne rien avoir à dire sur le sujet qu’il s’est engagé à traiter : pas de pensées personnelles, pas de connaissances acquises ! Soudain, quelque chose se dégage dans son cerveau ; il n’avait pas d’idées, il en a trop maintenant ! On dirait un essaim d’oiseaux subitement éveillés qui se précipitent vers la sortie de la cage. Elles sont si nombreuses et si pressées que la plume n’est pas assez prompte pour les exprimer. D’où viennent-elles ? Que représentent-elles ? Expériences ou souvenirs endormis qui reviennent à la vie, mais aussi conceptions originales, visions nouvelles, pressentiments d’avenir. C’est un trésor où l’on peut puiser à pleines mains. Puis il se referme et, pendant longtemps, refuse de s’ouvrir, après nous avoir révélé son existence.

Si notre volonté se tendait, si notre pensée se concentrait dans un appel passionné, sans doute le trésor s’ouvrirait plus souvent. Ce sont les violents qui ravissent le royaume des cieux. Pendant trop longtemps, l’homme n’a pas compris le sens de cette parole, il doit aujourd’hui apprendre à l’épeler peu à peu. On arrive à la compréhension de la loi, par intuition ; mais pour apprendre à exercer ses forces, un long apprentissage est nécessaire. Du moment qu’on a compris, on ne doit pas se laisser décourager, si les résultats ne sont pas immédiats ; ils viendront sûrement quand l’habitude de la communication constante avec les forces divines aura été prise.