Dans le domaine des affections, le miracle se produit également. Sans parler de l’amour,

Amor che a null’amato amar perdona

dans lequel la volonté d’attirer joue un si grand rôle, le phénomène se renouvelle dans tous les genres d’attachement. Une pensée bonne et affectueuse, adressée silencieusement à une âme, produit sur elle un effet certain ; chacun peut en faire l’expérience. Quand il s’agit d’une personne hostile, le résultat est plus marqué encore ; le regard dur s’adoucit, la bouche muette est comme forcée de prononcer des paroles amicales. Quelquefois même, la lutte se discerne entre la malveillance naturelle et l’attendrissement inattendu provoqué par la pensée tendre qui a soudain passé sur son cœur et dont elle est presque toujours inconsciente. Ceux qui savent, reconnaissent, en de pareils moments, que les forces bonnes s’exercent, et les ignorants eux-mêmes les sentent.

Si nous nous servions toujours de ce moyen, je crois que la plupart des rancunes s’évanouiraient. Malheureusement, en cela comme en toutes choses, notre paresse, qui trouve son compte à rester à la surface, nous empêche d’exercer ce pouvoir bienfaisant. Évidemment, c’est une force qui sort de nous, et probablement la nature physique ou, pour mieux dire, l’instinct de la conservation interdit que la dépense soit trop forte et nous oblige à la ménager. Mais, en admettant même que ce travail d’âme soit parfois supérieur à nos énergies, il est certain que nous le négligeons de façon absurde ; l’homme jette sa santé, sans scrupule, risque sa vie gaîment dans les sports, et il est tellement ménager de ses capacités psychiques, qu’il perd volontairement le pouvoir que celles-ci, bien employées, lui promettent.

Sans vouloir trop matérialiser ce pouvoir, il est évident que des avantages d’ordre positif s’obtiennent aussi par l’appel. Seulement si nous les demandons dans un esprit d’égoïsme, ils sont un don fatal, et sonnent le glas de la mort et non la cloche de la vie.

Naturellement nous naviguons en plein mystère. Vouloir le nier serait puéril, et nous ne pouvons rien déterminer positivement dans cet ordre de pensées ou plutôt d’intuitions. Quelques grands initiés ont connu l’origine et le fonctionnement de ces forces ; nous ne pouvons que les deviner et nous incliner devant elles. « Heureux celui qui descend sous terre après avoir vu ces choses ; il connaît la fin de la vie, il connaît la loi divine, » disait Pindare. Dans l’antiquité déjà, il fallait plusieurs degrés pour arriver à la contemplation des saints mystères. Au temps d’Homère, être initié ou ne pas l’être mettait des distances énormes entre les hommes, et leur sort était considéré comme différent « jusque dans la mort ». La plupart des hommes, même les intuitifs, sont destinés probablement à rester toujours au seuil du mystère, mais de ce seuil déjà on aperçoit des perspectives éblouissantes.


J’ai connu une femme dont tous les désirs se sont réalisés en ce monde, mais trop tard et lorsqu’elle n’y tenait plus ! « C’est pourquoi, disait-elle, je n’ai jamais pu saisir le bonheur ; il s’est toujours présenté de façon inopportune ! » Trop tard ! Ces deux mots, les plus tristes que la langue humaine connaisse, ont été répétés, depuis que le monde existe, par des milliers de bouches, et le seront toujours. Pourquoi ? Ces retards viennent-ils d’un appel trop faible ou est-ce plutôt que l’âme humaine ne sait pas vouloir fortement et longuement la même chose. Nous cessons trop vite de désirer, sans doute, parce que la légèreté est inhérente aux aspirations égoïstes.

D’ailleurs, il faut distinguer entre deux sortes d’appel : celui que nous adressons à la vie elle-même, et celui qui nous met en communication avec les forces divines. Le premier a son efficacité ; le désir tendu longuement et volontairement vers un but déterminé exerce un pouvoir indiscutable, car c’est la même loi qui entre en mouvement. L’appel est entendu. Mais le danger est immense ; les grands criminels, les exploiteurs, les ambitieux sans frein appartiennent à cette race d’hommes dont la volonté se fixe implacablement sur les points qu’ils veulent obtenir. Le jeune Auguste, alors qu’enfant encore, il parvenait à se faire adjuger la toute-puissance, avait dû lancer de furieux appels à la vie. Les conquérants et les politiques illustres, comme les femmes très aimées, emploient ce moyen, et, en général, la vie leur répond. Mais ces pouvoirs-là sont passagers et, sauf quelques cas rares, ils cessent de se manifester, longtemps avant que le corps ne meure.

L’appel adressé aux puissances invisibles, même s’il ne se rapporte pas uniquement aux dons spirituels, est d’une essence absolument différente, et ses effets sont immortels, car le contact avec le divin arrache forcément l’homme au personnalisme. Il essaie encore de le chérir, mais il en a honte. Bientôt le choix s’impose : ou renoncer à l’union avec les forces divines, ou cesser de se croire le centre de l’univers. Quelques-uns ne peuvent se décider, et ils finissent par tourner le dos aux cimes qu’ils avaient un instant espéré atteindre. D’autres, plus fidèles, tiennent le regard fixé sur elles, et si parfois l’amour de leur petit moi les ressaisit, cela ne dure pas, car immédiatement ils étouffent sous le fardeau dont le personnalisme écrase les cœurs, et ils retournent à la contemplation des sommets où brillent les neiges éternelles.