Je crois que nous approchons d’une époque, je l’ai déjà dit ailleurs[46], où l’homme qui parlera de lui-même, et essayera d’intéresser l’univers à son cas personnel, à ses ambitieuses visées ou à ses déboires de vanité et même de cœur, sera considéré comme un médiocre personnage. On me répondra que jamais l’égoïsme n’a régné comme aujourd’hui, et c’est parfaitement juste ; on refuse de se dévouer pour les autres, de renoncer au plaisir, et chacun court éperdument après la jouissance ; pourtant l’individu tend à disparaître dans la collectivité. L’intérêt ne peut être suscité que par le bien général, et si l’on veut toucher les cœurs, il faut exposer une plaie sociale plutôt qu’un cas individuel.
[46] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
C’est à la fois un bien et un mal, car les amitiés en souffrent ; la bonté se répand sous une forme plus générale : on négligera ses amis malades, mais on visitera les hôpitaux. Ne pourrait-on concilier les deux sentiments et ne pas priver les hommes de l’infinie douceur des attachements particuliers ? Sans eux, aujourd’hui que le refroidissement des croyances religieuses et politiques a déjà relâché tant de liens, l’homme se sentirait trop douloureusement seul. Lorsqu’il aura découvert en lui-même les sources profondes et appris à entrer en contact avec les forces divines, il souffrira, il est vrai, moins de la solitude, car des amis invisibles l’entoureront. Mais, ne l’oublions pas, tant que nous serons dans ce monde, nous aurons toujours le désir de la sympathie humaine, visible et tangible. L’appel adressé par le cœur de l’homme aux autres cœurs est donc légitime. Son désir de pouvoir et de richesse, dans un but altruiste, l’est également. Le besoin de répandre et de donner, qui brûle certaines âmes, a en soi quelque chose de divin.
En substance, le premier devoir de l’homme est de chercher en lui-même et chez les autres les sources cachées, car la découverte de ces sources lui permet de se mettre en contact avec les forces de la nature et les forces supérieures. Ensuite, quand il est devenu conscient de la grande loi de l’appel, sa volonté doit tendre sans cesse à se conformer à elle. Ainsi seulement il connaîtra la plénitude de la vie.
Tout résultat vient d’un effort, conscient ou inconscient, de la volonté humaine. La destinée n’est probablement que le mot impropre par lequel nous désignons les forces ignorées qui travaillent à notre insu dans notre être. Il est donc excessivement important de devenir conscient, pour les bien diriger. « Priez sans cesse, » disait saint Paul. C’est la seule sécurité pour l’homme, et, au fond, la prière n’est que la grande loi de l’appel.
La vie active et extérieure absorbe aujourd’hui trop exclusivement les vies. La perfection serait de savoir l’unir à celle de l’esprit. Saint Jérôme en indiquait la possibilité : « Les mains et les yeux sur son ouvrage, son cœur au ciel. » Un jeune aveugle, professeur de philosophie à Rome, me disait récemment : « J’ai cru longtemps que l’action pour le bien devait être l’unique mot d’ordre de l’époque actuelle, puis je suis tombé malade et j’ai été forcé à la méditation. Un jour, il m’a semblé qu’un flot de richesses spirituelles m’envahissait et une voix m’a parlé : « Comment, disait-elle, peux-tu donner aux autres, si auparavant tu n’as pas reçu toi-même ? » Après cette leçon, mes idées se modifièrent, et la méditation m’apparut comme la base même de l’action. » Il avait compris que tout se tenait dans l’univers, que nous sommes des instruments de transmission et que, si nous négligeons de nous abreuver aux sources, nous ne pourrons donner aux autres que des fruits verts ou desséchés, sans saveur et sans parfum.
Regarder en soi pour ouvrir les portes de son âme, puis lever les yeux vers les hauteurs et attendre l’inspiration et les dons promis, telle devrait être l’attitude constante de l’homme. Ce serait non seulement suivre la loi, mais se libérer ainsi de toutes les influences extérieures déprimantes et stérilisantes, et marcher plus joyeusement de l’avant. Rendre un peu de gaîté à l’homme, en lui donnant la conscience de son pouvoir, quel magnifique résultat ! On ne rit plus guère, de nos jours, malgré la course éperdue au plaisir. Quand j’étais jeune, — comme on n’est pas sans cesse accablé sous d’affreux malheurs, — on riait beaucoup, à tous les âges : surtout dans la jeunesse ! Dans la rue, dans le monde, à l’école, on voyait des visages épanouis. Aujourd’hui on n’entend presque jamais rire : tout au plus un léger sourire glisse-t-il sur les lèvres ou un ricanement de mauvais aloi. Difficultés économiques, dira-t-on, préoccupations sociales. Oui, sans doute, en certains cas, mais tant de gens sont à l’abri de ces soucis et ne sont pas plus gais pour cela ! Quant aux préoccupations sociales, la masse des hommes s’en moque et n’en rit pas davantage.
Les causes de ce manque de gaîté sont plus profondes, et je crois qu’il faut les chercher dans le vieux matérialisme qui domine la mentalité générale et qui a laissé la marque de ses griffes même dans le cœur des chrétiens et des spiritualistes. Or rien n’est aussi triste et déprimant que cette doctrine. Elle limite nos possibilités et nos espérances, elle nous emprisonne dans des bornes où nous étouffons sans nous en rendre compte. Les créatures humaines ont besoin d’air libre, d’horizons ouverts, de portes d’or entrevues dans le lointain. Rendez-les leur, et leur front s’éclaircira, et le rire reviendra s’épanouir sur leurs lèvres. Ride se sapis.
FIN