— J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable !
— C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.
C’était de moi qu’il s’agissait ; la discrétion m’empêchait d’en entendre davantage ; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme une faiblesse.
5 janvier 1879.
Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa personne ; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa nièce était sujette à des langueurs passagères ; puis elle a ajouté :
— Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.
J’ai souri un peu amèrement, elle a continué :
— J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être les pensées qui s’agitent sous votre front impassible ?
Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses ! Qu’ai-je donc en moi ? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de Faverges ; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse pour continuer à vivre comme je le fais ici.
15 janvier.