J’avais besoin de marcher ; je pris le chemin qui conduit à la maison forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait plus rien aujourd’hui ; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.

— Je vous attendais, me dit-il.

Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était étroit ; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange ; la tête penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille :

— Laissez-vous aimer ! murmura sa voix ardente.

A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce qui venait de se passer.

Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas ; il échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, continua son chemin.

17 mai.

Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante. Il a repris complètement sa contenance sévère ; on dirait qu’il a oublié nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un près de l’autre.

Les intentions de M. de Belmonte ! moi aussi je les ai percées à jour. Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle ; mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me croie accessible et, qui sait ? peut-être consentante aux pièges qu’on me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation et d’amertume.

Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et quelque amitié, je me suis grossièrement trompée ; il est aussi incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce si j’étais véritablement coupable ?... Aucune faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.