Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont depuis des années j’avais banni la pensée ? Il y a donc des êtres qui ne vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de la vie ?
— Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.
Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble ?...
11 mai.
Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des biens que je n’ai jamais possédés.
Aujourd’hui, Renée m’a dit :
— Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer ?
Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.
— Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses !
Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita ; je répondis avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis brusquement.