En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et toute crainte disparut.
Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins ; mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par madame de Faverges commençait à porter ses fruits.
Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri ? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il semblait nous envelopper tous.
Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances avec lui.
Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place ; qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit ?
Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre ; l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu ; il n’a pas l’air de se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de le lui rappeler.
Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à table ; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a attristée ; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.
5 mai.
Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous avons parlé ainsi longuement ; Renée sommeillait à demi sur sa chaise longue ; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de moi ; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives et rapides...
M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions ; il fit quelques pas en avant et fixa ses yeux sur les miens ; j’y vis un étonnement qui se changea en une expression de dédain ; sous ce regard, toute mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je regagnai ma chambre.