— Avez-vous lu l’ouvrage de X. ? lui ai-je demandé.
— Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des indications qui me seraient précieuses.
— Voulez-vous de moi pour traducteur ? je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.
— Vous feriez cela ? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas ?
— Au contraire, répondis-je.
Je disais vrai : un travail quelconque me paraissait une diversion heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma proposition, je redoute cette tâche en commun.
Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère qu’on lui a faite ; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret ?
1er mai.
Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa femme en murmurant : « Pauvre enfant ! pauvre enfant ! » Debout de l’autre côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans mon esprit cette redoutable question :
— Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi ?