28 mai.

C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de monde au château et l’on devait dîner fort tard.

Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie.

Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert... Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse ? J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie, je me suivis des yeux avec un certain intérêt ; mais ce que je regardais ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert...

Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne : celle de M. de Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas ; je ne l’avais pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés ; lui aussi ne me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres :

— O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné la vie !

Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément.

— Robert ! m’écriai-je.

Il releva la tête, son visage était altéré ; une pensée douloureuse l’agitait ; je le suppliai de me la confier.

— Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous.