Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être plus reconnaissante ; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas ; il y a des années que je n’y songe plus.
Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se sentent plus malheureux encore. Les heureux... mais qui est-ce qui est heureux en ce monde ? Serait-ce ma cousine Renée ? Il est si difficile de juger de ces choses ! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée, le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas encore cet « incomparable Robert », comme l’appelle madame de Faverges. On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se méfier des merveilles.
15 novembre.
Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante. Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan le pensif.
— Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier hardi va venir délivrer.
J’ai essayé de sourire.
— Quelle folle rêveuse je suis ! n’est-ce pas ? s’est-elle écriée en rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant toute ma vie.
Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant, une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant :
— Mon mari arrive ce soir.
Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme.