Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant, venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder, oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité, cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait.
Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond ; elle a mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle, qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour nouveau.
Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a tant insisté pour me présenter à « Robert » que j’ai dû céder.
Minuit.
Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent ; la seule partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée ; son visage, que n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria :
— Voici Thérèse !
Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant :
— Voici Robert !
La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement, mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix qui me sembla sévère.
Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis ; M. de Hauteville resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe ; ses yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait.