20 novembre.
La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents, établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il s’enferme dans son atelier. Son atelier ! Renée n’en parle qu’en baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la sculpture d’amateur ; en général elle ne vaut rien.
En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe ; en apparence, ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être ; seulement Renée n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève, quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris. Il ne l’aime donc pas ? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections naturelles ? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur ? Elles ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe que pour oublier ce qui me manque ; car eux aussi, au fond, en quoi m’intéressent-ils ?
Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés ; elle regarde son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu. Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant, qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir, la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment. Pauvre petite Renée ! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée, je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé :
— Que pourrais-je faire pour vous, Renée ? ai-je demandé. Je crains que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres.
— Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas ; nous sommes très heureux de vous avoir.
— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât ?
Elle s’est mise à rire.
— J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de moi-même.
— Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez, j’en suis sûre ?