— Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.

Renée avait tourné son visage vers moi : elle ne rêvait plus, et sa bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.

— Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.

Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.

— Que voulez-vous alors ? murmurai-je.

— Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua : — Dieu m’est témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue, probablement toujours ; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que, si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui, Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un objet de mépris, et cela afin de vous suivre !... Ah ! de quels moyens vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour séduire et avilir ce noble cœur ?

Un objet de mépris ! je rendrais Robert un objet de mépris ! Je croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me redressai sous l’outrage :

— Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée, c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de bonheur.

Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna ; son regard demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas :

— Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes. Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez, non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et au devoir qu’il oublie.