Robert a survécu... Moi je vis ! C’est tout ce que je puis vous répondre.
Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs ? Quelle est cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et les coupables ? Qu’avais-je donc fait à Dieu ?
Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma mère... Eh quoi ! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait dans sa vie le pli d’une feuille de rose !... Cette femme ressemble à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son ignorante jeunesse...
Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes, et tout sujet me semble bon. — Mais lorsque par hasard nos regards se rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus...
Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.
C’est Robert.
Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court plus vite, sans repos et sans but : c’est un feu follet.
Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve, cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle ! ô pauvre cœur aveugle ! quel désordre a fait en vous la passion !
Où est-elle ? Nul ne le sait, on a perdu toute trace... — M. de Belmonte vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a, paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois.
Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée ? S’est-elle donné la mort ?