Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel !...

Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon...

Il allait me maudire ! lui, mon seul bien et mon unique amour ! et, inexprimable douleur, il allait douter de moi ! Le présent jetterait son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement souillé.

Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle lui envoyait.

Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement. S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui ?... Devant le délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse, effrayée...

Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant...

Et maintenant, Robert, je pars. Adieu ! pardon ! Un jour viendra peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour.

LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE
A MADAME DE FAVERGES

Un an après, 20 juin 1880.

Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement cette année a apporté dans notre situation. Aucun.