Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle jamais fin ?
La fenêtre est ouverte ; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée, une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance a accompli son œuvre : d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux irréparables paroles que je viens de prononcer. — Demain Robert apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi.
Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions des rêves de bonheur ;... il me disait : « Rien ne peut nous séparer que la mort ! » Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte... — Mais je ne veux pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins de tant d’amour : la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble ; l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...
3 heures du matin, 10 juin.
J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout entière dans une ombre profonde.
C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence... Un frisson me saisit ; je tremblais de froid et mes dents claquaient.
Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre ; combien y restera-t-il encore ?
Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée.
A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna ; je tombai à genoux sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis mes bras vers lui.
— Robert !