C’est le fond de la pensée qu’il faudrait modifier chez les uns et les autres. Il est nécessaire que l’homme élargisse l’idée qu’il a de la femme, et lui accorde son estime, comme il l’accorde à un autre homme, si celui-ci y a droit. La femme, de son côté, redonnera son estime à l’homme, quand elle verra qu’il apprécie en elle autre chose que le plaisir ou l’utilité.
Pour quelques-uns il est trop tard, tellement ils sont enlisés dans le marais du faux point de vue et du préjugé sexuel. Mais il y a les jeunes, les enfants d’aujourd’hui, destinés à être les hommes et les femmes de demain. C’est eux que l’avenir attend, c’est à eux qu’il faut montrer la voie qui conduira les générations futures à une vie relativement heureuse, où, en bons compagnons de route, les hommes et les femmes, délivrés de leurs séculaires malentendus, prendront les chemins qui mènent aux vallées fertiles et aux cimes élevées d’où l’on domine le monde.
CHAPITRE IX
FAISEURS DE JOIES
He who, doing what he ought… gives pleasure to others, shall find joy in the other world.
Imitation of Boudha.
Le surhomme, ou plutôt l’homme supérieur, en donnant au mot sa vraie et grande acception et non le sens absurde que certaine école récente et plagiaire lui a mérité, devrait avoir pour trait distinctif d’être un faiseur de joies. Accomplir avec orgueil, intensité et cruauté des actes égoïstes, mauvais ou bas, dont les êtres les plus vulgaires sont capables, ne constitue pas une supériorité. La préoccupation de l’esthétique extérieure et des beaux gestes ne suffit pas non plus à l’établir. Tous les véritables surhommes ont été des altruistes, même les conquérants, la conquête étant une sorte d’altruisme sui generis, un effort, pour joindre, aux terres qu’on possède déjà, d’autres terres, destinées à enrichir le patrimoine national.
Non que l’esprit de conquête territoriale soit louable en soi, mais parce que l’homme qui conquiert s’occupe directement de son prochain, quoique ce soit peut-être inconsciemment. Il sacrifie des vies, c’est vrai, mais s’il remporte la victoire, il augmente le bien-être matériel et moral de ses sujets ou de ses concitoyens. Il peut même se faire l’illusion, si les vaincus sont des peuples barbares ou arriérés, qu’il leur apporte la civilisation.
L’homme de talent, préoccupé exclusivement de sa gloire et de son plaisir personnels, ne doit pas être considéré comme un surhomme, car la subjectivité abaisse toujours et limite la pensée. Le génie véritable a une force d’expansion extraordinaire ; il va au-delà de la personnalité. S’il s’y renferme, il pourra être brillant, incisif, élégant, il manquera de puissance et aura un fond de puérilité que toute la magie d’une imagination créatrice ou d’une plume éloquente ne masquera pas longtemps.
Sans parler des anciens, Dante, Shakespeare et Gœthe ont toujours eu l’humanité pour objectif. Dante voyait Dieu reflété dans l’humanité, mais c’est elle qu’il plaignait et châtiait sous ses formes coupables, admirait et révérait sous ses formes élevées et pures. Les plus grands esprits se sont rarement chantés eux-mêmes. Leur personnalité n’est intervenue qu’indirectement et secondairement dans leur philosophie, leurs drames ou leurs vers. Que penserait-on d’un peintre ou d’un sculpteur qui, avec son pinceau ou son ciseau, représenterait perpétuellement sa propre image ou des scènes de son existence personnelle ? On le jugerait vite, quelle que fût sa valeur apparente, vaniteux et mesquin. Les grands peintres de la Renaissance, s’ils ont parfois reproduit dans leurs tableaux les traits de leur visage, se sont toujours, avec intention, confondus dans la foule des personnages secondaires. Le même procédé s’impose dans chaque manifestation intellectuelle. Travailler pour soi et non en vue ou en faveur des autres, c’est se frapper de stérilité. Nul n’échappe à cette loi inéluctable, quel que puisse être le scintillement des fausses gloires.
La théorie de l’art pour l’art, telle qu’on la pratique aujourd’hui, est donc condamnable. L’auteur de la frise du Parthénon ne faisait certes pas de la sculpture éthique, mais toute œuvre sereine de beauté devient moralisatrice par le fait même de sa perfection. Phidias a sa place marquée parmi les surhommes, bienfaiteurs de l’humanité, car il a été pour les yeux de la Grèce un grand faiseur de joies ; et, après tant de siècles écoulés, les débris de son temple sont encore, pour les regards, une occasion de plaisir élevé et rare.
Mais, si l’on ne peut mériter le nom de surhomme que par cette expansion géniale qui se répand sur les autres en bien-être, en espérance, en bonheur ou en gloire, il n’est pas nécessaire d’être un surhomme pour devenir un faiseur de joies. Les plus humbles et les plus modestes peuvent y aspirer. Souvent les moyens matériels manquent pour des bienfaits considérables, mais il y a telles petites attentions du cœur qui donnent plus de plaisir aux âmes que des dons somptueux.