[16] Voir le chapitre : « [Ce que pensent les hommes des femmes] ».
Je ne le crois pas ; il me semble qu’en toutes choses la vérité est l’unique remède. La plupart des malentendus qui attristent ou aigrissent les rapports des deux sexes ont leur source, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, dans l’incomplète connaissance qu’ils ont l’un de l’autre. S’ils apprenaient à se considérer avant tout comme des êtres sociaux, devant vivre leur propre vie et accomplir leur évolution en dehors des relations sentimentales qui peuvent les unir d’une façon durable ou passagère, ils deviendraient l’un pour l’autre des faiseurs de joies et seraient beaucoup moins souvent qu’aujourd’hui des faiseurs de peines.
Il y a des gens qui vivent comme des brutes, se contentant uniquement des satisfactions matérielles et n’attribuant leur malheur qu’à la privation de ces satisfactions, — non ragioniam di loro, ma guarda e passa, — mais ceux qui pensent et sentent, ceux qui ont rêvé au bonheur, savent presque tous, s’ils descendent dans leur cœur et leur conscience, qu’une désillusion d’amour est à la base de ce qu’il y a eu d’incomplet et d’amer dans leur vie. Lorsque cette déception a lieu dans le mariage, les effets en sont plus graves et plus durables, mais toujours, dans n’importe quelle condition, ils sont des artisans de souffrance. Pour la joie ou le malheur, l’influence d’un sexe sur l’autre est immense. Pour le bien et le mal également.
Si l’on enseignait à l’homme, dès l’enfance, à honorer dans la femme certaines qualités intellectuelles et morales, il contribuerait efficacement à leur développement, comme je l’ai dit dans le chapitre précédent, et resterait tout de même libre de porter son amour à celles qui ne les possèdent point. Du reste, pourquoi ces qualités enlaidiraient-elles les jolis visages ? Et peut-être, réflexion faite, les hommes seraient-ils satisfaits de les rencontrer dans la mère de leurs enfants. Puisqu’elles contribuent au bien-être domestique, à la dignité de la maison et à cette honorabilité extérieure qui est encore la meilleure politique pour réussir dans le monde.
Nous avons vu, dans le précédent chapitre, que les hommes en général donnent peu de poids à l’opinion des femmes. C’est humiliant pour elles, quoique parfois mérité, les femmes se préoccupant rarement de ne pas dire de sottises. Elles croient que l’illogisme est une grâce de plus, que leur déraison et leur façon enfantine de parler, constituent un attrait. En quoi elles se trompent. On rencontre des femmes intelligentes et relativement cultivées qui se complaisent à formuler des pensées absurdes : faux sentimentalisme, faux raisonnements, incohérence en tout et sur tout. Si elles ont vingt ans, cela amuse, on rit… Plus tard cela ne divertit personne et devient ridicule. Elles perdent ainsi toute autorité, et devraient se convaincre que le sens commun, la modération, la bonté et la sagesse sont les seuls charmes de la maturité.
Si les hommes ont du dédain pour les jugements féminins, les femmes s’en vengent en les méprisant eux-mêmes : ils sont adorés parfois, recherchés toujours, craints souvent, admirés intellectuellement, mais la plupart des femmes expérimentées les tiennent en mince estime. Entre elles, quand elles sont sûres de ne pas être entendues, elles formulent sur eux des appréciations qui frisent le mépris.
En s’obstinant à ne les observer que sous certains côtés et à ne les considérer que relativement à elles, les femmes sont injustes. Il faut avouer toutefois que ces représailles sont méritées. Le malheur est que l’homme ne s’en rend pas compte. Conscient de son prestige, il ne s’aperçoit nullement que ce prestige est doublé de mésestime. Le sens de l’autocritique lui manque. La femme, plus fine, plus intuitive, perçoit, sous les adorations de l’homme, le dédain qu’il a d’elle, en tant que personnalité indépendante. A peine s’incline-t-il devant la mère, mais là encore il manque de perspicacité, car il ne discerne pas l’esprit de la lettre, et on le voit s’attendrir sur des louves, pourvu qu’elles portent ce nom sacré. Il ne s’aperçoit pas qu’elles le déshonorent et ont perdu le droit de le porter.
La femme du XVIIIe siècle connaissait bien mieux les hommes que celles du XIXe. C’était sa science propre, disent les frères de Goncourt, l’aptitude la plus haute de sa fine et délicate nature, l’instinct général de son temps, presque universel dans son sexe, et qui en révélait la profondeur et la valeur cachées. Peut-être alors les hommes, subissant davantage l’attrait de ces natures admirablement intuitives, les étudiaient-ils davantage. Le XIXe siècle, plus sérieux, plus utilitaire, ignorant des loisirs, a émoussé la délicatesse des perceptions chez les deux sexes. Un voyage de découvertes mutuelles serait donc indispensable, de part et d’autre, et je voudrais y convier tous les esprits justes et les cœurs sincères.
Pour quelques-uns, le voyage est inutile. Ils ont l’âme vivante et, sous sa direction, ils classent chaque chose et chaque sentiment à sa place réelle ; mais ces précurseurs du monde futur sont rares ; la plupart des hommes et des femmes persévèrent dans leurs anciennes erreurs que certaines idées nouvelles sont venues aggraver encore. L’homme continue à voir dans la femme un être frivole que, dans la lutte féroce pour l’existence, il n’a pas le temps d’étudier. La femme, de son côté, s’irrite de ne plus trouver dans l’homme l’adorateur esclave dont parlaient les romans d’autrefois. Elle voudrait entrer en lutte avec lui sur d’autres points et le ramener en amour aux apparences chevaleresquement soumises des époques disparues.
Ce dernier désir est irréalisable ; il n’y a plus d’oisifs aujourd’hui, et il y en aura de moins en moins ; or, pour consacrer de longues heures aux femmes, il faut des loisirs que la vie moderne ne permet pas. Les femmes doivent donc viser à conquérir l’homme d’une autre façon.