Même dans l’âge mûr, alors que les passions de l’amour-propre se sont amorties, la femme reste subjective dans ses vues. Il lui faut un grand cœur, ou une forte intelligence, unie à une profonde compréhension de la vie humaine, pour qu’elle soit juste et objective dans ses appréciations.
En général, elle ne parvient pas à voir dans l’homme un être destiné avant toutes choses à accomplir son évolution et à vivre sa destinée propre, mais une créature mise au monde pour l’adorer, la protéger et la servir. Le plus grand benêt de la terre, qui est l’esclave dévoué d’une femme, leur paraît l’homme modèle par excellence, et elles le citent volontiers comme exemple à leurs maris et à leur fils, quittes cependant à se moquer de lui à l’occasion. Il est question, bien entendu, ici, des femmes appartenant aux classes supérieures. Pour la femme du peuple, l’homme est un maître brutal, dont souvent elle est l’esclave, de gré ou de force. Le meilleur d’entre eux ne se prête pas à satisfaire les caprices des femmes.
L’influence des Américaines a beaucoup contribué à développer, dans certains cerveaux féminins d’Europe, l’idée que le but de la vie des maris et des pères devrait être de mettre en relief la personnalité féminine, en lui fournissant toutes les armes de victoire possibles. N’est-il pas juste que l’homme travaille pour parer la femme et la mettre en valeur, en lui permettant de développer ses instincts de coquetterie et d’élégance ? En se sacrifiant pour elle, il joue son rôle ; elle le sien, en acceptant. Par conséquent, elle ne lui doit de ce chef ni gratitude ni déférence.
Il y a là une déformation, à ce qu’il me semble, dans l’idée primitive du couple. En Europe, et dans les pays latins surtout, la mentalité féminine ne l’a pas subie à ce degré, bien que la femme se figure être le rayon de soleil de la vie de l’homme. Elle le croit trop, pour son malheur. Un spirituel critique italien écrivait récemment : « C’est un rayon de soleil dont nous nous passerions volontiers à certains moments. » La boutade, quoique un peu brutale, renferme un léger fond de vérité. Moralement et intellectuellement, l’homme moderne ne recherche pas la femme autant que celle-ci se l’imagine, justement parce que, en général, il ne tient en estime ni son caractère ni son esprit[15] et qu’il se passe très bien d’elle dans les rapports sociaux.
[15] Voir : « [Ce que pensent les hommes des femmes] ».
La femme doit reconquérir son ancien prestige ou en acquérir un nouveau, mais elle n’y parviendra point en se berçant de fausses illusions sur l’importance de la place qu’elle occupe dans la psychologie de l’homme du XXe siècle. Il vaut mieux pour elle ouvrir les yeux et comprendre qu’il ne lui suffit plus d’être mère pour influencer ses enfants, ni d’être épouse pour inspirer l’amour. La nécessité de mériter la place qu’elle veut occuper, doit peu à peu pénétrer son esprit. Elle se croyait souveraine par droit divin, or ces couronnes-là sont si ébranlées que les plus solides se voient forcées, aujourd’hui, de renoncer aux anciens systèmes et de chercher, contre le flot destructeur envahissant, de nouveaux points d’appui.
Si les femmes ne trouvent guère d’encouragement chez les hommes, lorsqu’il s’agit du développement de leurs qualités nobles, l’homme, lui aussi, rencontre rarement chez sa compagne une inspiratrice qui le pousse à faire grand. La femme appartient d’instinct à l’école empirique : en toutes choses, elle voit les résultats apparents et pratiques : l’argent, la situation, les honneurs… Tout cela, elle l’apprécie, et elle honore, par conséquent, celui qui sait se les procurer et en faire jouir sa famille. Il est rare qu’elle voie au delà. L’intégralité des caractères l’intéresse peu, en général. Il y a des femmes évidemment qui seraient prêtes à tous les sacrifices, plutôt que de voir leurs maris, leurs fils, leurs frères s’abaisser à un compromis quelconque, mais nous savons tous combien ces consciences délicates sont rares. D’ordinaire les femmes, même honnêtes, préfèrent ne pas regarder de trop près et jouir des bienfaits que le sort leur concède, sans se demander quelle en est la provenance. Cet aveuglement volontaire et intéressé est souvent à la base des catastrophes où sombrent tant de familles.
Tout cela revient à dire que les femmes et les hommes ne donnent que peu de valeur aux âmes les uns des autres. Ils commettront des crimes passionnels, — les homicides et les suicides par amour vont croissant de façon effrayante, — mais ils ne s’intéressent que fort peu à leur existence morale et se méprisent au fond réciproquement.
Quelques femmes, il est vrai, conservent encore d’énormes illusions sur les hommes, et elles vont trop loin dans leur crédulité. Non seulement elles subissent leur influence en tout[16] ; elles estiment leur façon de voir supérieure, elles donnent à leur opinion un poids extraordinaire, mais elles refusent de reconnaître leurs faiblesses et leurs vices. Le nombre de ces femmes, crédules jusqu’à la sottise, va décroissant. Cependant, il en existe encore, et leur système les rendrait heureuses, si le bonheur pouvait se trouver hors du réel et être le fruit d’un mirage.